BANALITE

Publié le par LAURENCE NOYER

"(...) Cela est encore plus frappant chez Emile, dont l'existence ralentie et minimalisée se consacre par défaut aux détails insignifiants, dans un pointillisme du regard confinant à la myopie - celle d'un "cloporte" précisément, dont la perception se fait au ras du réel. Enfermé dans sa sphère, absorbé en lui-même, il prend son petit déjeuner en contemplant les gouttelettes de buée laissée sur la vitre par son bol de lait, et le spectacle vide d'un gamin roulant une boule de neige, aussitôt détruite. Cette attention portée à ses sens remplissent sa journée, puisque, ayant renoncé à travailler et ne souhaitant que "mourir lentement où on l'avait fait naître", il est passé maître dans l'art de s'occuper à ne rien faire. La sensorialité suffit à faire son bonheur, un bonheur qu'aucun élément perturbateur ne doit venir troubler. Ainsi, lorsqu'il scie du bois:

Une poudre jaune comme son couvrait le bout de ses sabots. De temps en temps, il s'interrompait pour y tremper un doigt; c'était doux comme de la farine(...).

Le grincement de la scie et les coups sourds de la mailloche emplissaient la grange d'une vie momentanée, faisaient frissonner des stalactites de foin et remuer les poutres en proie aux peuplades de vers. Emile peinait, suait, grave, sans un chant, sans un sifflement, tout à son oeuvre. (...)

Cette esthétique de la sensibilité esquissée dans Les Cloportes, Renard n'aura de cesse de la développer au fil de ses oeuvres, en s'écartant consciemment du modèle naturaliste.(...)"

Laure-Amélie Poisson: Naturalisme et banalité dans l'oeuvre de Jules Renard (Les Cloportes)

Cahiers Jules Renard . Volume 14

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