BLUM

Publié le par LAURENCE NOYER

Léon Blum : La Revue Blanche, « Un livre de Jules Renard » ,15 juin 1898 (compte rendu des Bucoliques) « Une préface grave et entière où je goûte avec amour le ton perdu des moralistes, la foi religieuse dans le travail, la fierté d’écrire, la vertu d’une conscience difficile : classicisme, optimisme et jansénisme. Des mots et des traits d’enfants, menus, précieux ou profonds. Des paysages concentrés et forts. Des portraits que je ne peux comparer qu’aux plus achevés de La Bruyère, le Mangeur de prunes, le Collectionneur d’estampes, ou Diphil, l’amateur d’oiseaux, des portraits dont on suit lentement l’étude et le progrès, qui livrent peu à peu des physionomies achevées touche à touche, où chaque état ne révèle souvent qu’une seule forme caractéristique, un unique détail nouveau, une courte phrase révélatrice, et qui accusent leur vie et leur singularité par une sorte de juxtaposition nécessaire. Voilà ce que je veux signaler dans les Bucoliques, la dernière œuvre de M. Jules Renard. Il en faudrait parler avec plus de minutie ; je ne connais pas de livre où le sentiment d’ensemble soit plus nécessairement le résultat, l’addition grossie des impressions de détail. Et je sens aussi que, pour cacher des hommes, la voix des choses et le langage des animaux, il sait les mots qui révèlent aux ignorants le sens des mots, des mouvements et des gestes. Son talent, c’est de savoir les deux langues, et je le comprends bien quand il signe ; Jules Renard interprète de la nature ».juger M. Renard, il faudrait donner au critique des moyens et des termes qui lui manquent. J’employais la langue des graveurs ou des peintres, et ce n’était pas une affectation. Voit-on personne chez qui le talent s’allie plus étroitement avec la manière, la pensée avec la matière, et les sentiments avec les mots ?
S’il faut résumer mon jugement en une formule, je dirai pourtant que les Bucoliques sont l’œuvre d’une sorte de réalisme lyrique. La nature y est vue de près, en détail, face à face, par un peintre qui rejette avec le même mépris les mensonges du roman et les trahisons de la perspective. Et l’ajustement de ces tableaux appliqués révèle une poésie diffuse et persistante, qui est peut-être la poésie même du paysan. M. Renard voit la terre comme on l’aime, avec un lyrisme minutieux et possessif. Je sais combien il chérit La Fontaine. Mais c’est bien l’instinct le plus fort de sa pensée qui lui prête, pour étudier le visage d’une chaumière, l’âme silencieuse et ridée d’un paysan, les ébats d’enfances rustiques, toute la ténacité savante d’un psychologue minutieux. Il comprend la volonté cachée des hommes, la voix des choses et le langage des animaux. Il sait les mots qui révèlent aux ignorants le sens des mots, des mouvements et des gestes. Son talent, c’est de savoir les deux langues, et je le comprends bien quand il signe : Jules Renard interprète de la nature
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