BIGUET

Publié le par LAURENCE NOYER

A.Biguet : Le Radical, 8 mai 1903 « Monsieur Vernet » « M. Jules Renard nous introduit dans un milieu bourgeois, celui de M. Vernet, ancien commerçant. Ce M. Vernet sait qu’il n’est pas artiste, mais il aime les artiste ; il n’ignore pas que sa femme lui est supérieure, et il chérit sa femme, il n’est point sot, soin de là, il est bon, et sa bourse est ouverte aux infortunés. Il a rencontré à la salle d’armes – cet homme paisible est friand de la lame – un poète, Henri Gérard, qui a « des bottines avec lesquelles il marche beaucoup », Henri lui devient sympathique ; il l’invite et lui présente sans la moindre hésitation, son bien le plus cher, c’est-à-dire sa femme. Henri n’est point un poète « à manière » ; il est très simple, très froid en apparence, et très timide, si timide qu’il refuse l’offre amicale de Vernet de passer quelques semaines à la mer. Mais Vernet est éloquent et surtout entêté : « Jeune homme, préparez votre valise » Et au second acte Henri est installé chez les Vernet où se trouve une vieille fille, Pauline, sœur de Mme Vernet, et une nièce, Marguerite, très jeune fille, qui pense que les poètes ne sont pas des mortels comme tous les mortels. Vous croyez voir d’ici le dénouement ? Erreur ! Mme et M. Vernet font bien à Henri la proposition de mariage ; mais Henri ne dit ni oui ou non, - nous sommes en pays normand d’ailleurs, - il réfléchira. Au fond, il éprouve à l’égard de Mme Vernet un sentiment qui pourrait bien l’amener à trahir l’hospitalité du bon bourgeois, et, en y mettant quelque forme plus ou moins poétique, il fait une déclaration encore respectueuse à cette femme exquise, qui n’avait pas attendu ce moment pour être fixée sur ses intentions audacieuses. Elle est esclave fidèle de son devoir, elle a de l’affection pour son mari et elle n’hésite pas à en faire la loyale déclaration au jeune soupirant. Donc Henri n’épousera pas la nièce, et il s’éloignera de la sereine demeure dont il a failli troubler le calme. C’est Vernet lui-même averti par son attitude et par la tristesse de sa femme, qui l’oblige au départ ; la scène est charmante. Le poète se retire, et Vernet pressant le bras de sa compagne lui murmure à l’oreille : « Il était temps » Cette petite intrigue bourgeoise a une saveur toute particulière de modernisme ; M. Jules Renard a traité légèrement une situation dramatique ; grâce à sa finesse de touche, sa science profonde, tout en ayant l’apparence d’être superficielle, il intéresse le spectateur à l’aventure si simple, et en même temps touchant du bon M. Vernet. Monsieur Vernet est fort bien joué par M. Antoine, bourgeois qui, tout en étant bourgeois, n’est pas trop bourgeois ; M. Signoret le poète, qi nous déroute un peu, nous apparaissant comme un brave garçon, tout d’abord, puis comme un individu n’ayant nulle reconnaissance du gîte et du souper, puisqu’il aspire à conquérir le reste ; M. Degeorges nous donne une bonne silhouette de pêcheur s’étonnant d’être qualifié de héros parce qu’il risque sa vie tous les jours. Mme Cheirel a très intelligemment composé et rendu le personnage de l’épouse fidèle, que la bonté de son mari protège contre toutes fâcheuses tentations, et Mme Ellen Andrée fut une vieille fille acariâtre prise sur le vif. »

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