MORIAUD

Publié le par LAURENCE NOYER

Louis Moriaud : Le Genevois, 19 mars 1894 « La Lanterne Sourde » « A cette place même il a été dit – et cela par un plume plus autorisée que la mienne, - tout le talent personnel et remarquable que possède M. Jules Renard. A l’occasion de son nouveau recueil de fantaisies La Lanterne sourde, je suis heureux de pouvoir dire à mon tour combien j’aime et j’admire l’œuvre de cet écrivain si original ; il s’ajoute aussi la satisfaction de parler d’un de mes auteurs préférés et d’un jeune, dans toute l’acceptation du mot, puisqu’il est né en 1864. Son activité littéraire date à peine d’une demi-douzaine d’années, ce sont autant d’ouvrages à son actif ; cela pour indiquer combien rapidement il a conquis une des premières places parmi les humoristes actuels. Une de ses principales qualités – qualité éminemment française, bien que le mot qui la désigne soit un peu démodé – est, en effet l’humour, ce mélange de gaité et de tristesse, de douce philosophie et de brusque sensibilité. Il a une perception de la vie « sienne » très intense et d’une acuité spéciale. La vie se compose de mille petits faits, d’incidents futiles, insignifiants par eux-mêmes, d’anecdotes, c’est dans ces mille riens, dans ces détails qui paraissent sans importance que Jules Renard prend les sujets de ses croquis, de ses novelles, de ses fantaisies. Il ne les grossit pas, ne les dénature pas, n’en extrait pas le comique par les mêmes moyens qu’emploie le caricaturiste, qui déforme l’objet ; non, il les détache, les met en saillie, les décalque, les fixe sur le papier tels qu’il les perçoit, et le moindre de ces faits est une tranche réelle de la vie. Il analyse, voilà le mot vrai ; il ne cherche pas un sentiment, il ne veut pas découvrir la raison, le mobile, l’esprit du geste, non, il l’analyse, se borne à le décomposer en le constatant. Pour cette raison ses contes n’amènent pas le rire, comme ils vous procurent une jouissance intime, cette même satisfaction que l’on éprouve à surprendre un ridicule chez son voisin. Si l’auteur de la Lanterne sourde est d’une originalité indiscutable, il possède aussi le don de l’observation fine et pénétrante, l’ironie qu’il manie en adversaire redoutable, et une sincérité, un naturel exquis qui doublent le charme de ses historiettes. Son style est personnifié par la recherche de l’expression exacte ; certains de ses récits sont des merveilles de clarté et de précision ; chaque mot est calculé, pesé, mis à la place qu’il occupe et doit occuper sans qu’il puisse être changé ; maint poète burinera moins ses vers que Renard ses courtes proses. Il se détache encore de son œuvre une philosophie très humaine, bienveillante, mêlée de quelque pitié. Jules Renard ne s’est pas limité à ce seul genre de tableautins de scènes rapides, il produit des œuvres de longue haleine : Crime de village, huit nouvelles, et l’Ecornifleur, un roman de mœurs, qui, à d’autres mérites, joint celui de posséder une forme nouvelle, en dehors des modes coutumières, dans lesquels se banalise le roman moderne. S’il m’est permis d’aborder le chapitre des projets, il nous promet une série de fantaisie sur Poil de Carotte, un petit être d’une douzaine d’années, très philosophe devant l’injustice humaine qui domine son existence, - qu’il nous a souvent présenté déjà dans les différents journaux où il collabore. Enfin, ce sont livres à posséder, à garder, à lire et à relire, on en goûtera toujours plus la saveur particulière, le parfum spécial et l’on ne peut que tirer profit des enseignements, des morales, des leçons qui s’en dégagent à chaque page. La Lanterne sourde ou Coquecigrues, c’est le véritable livre de chevet, l’ami sûr, l’agréable compagnon que l’on retrouvera chaque fois avec un plaisir nouveau. »

Publié dans PRESS BOOK

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