BIGOTE

Publié le par LAURENCE NOYER

Georges Roussel : La Critique, octobre 1909 « La Bigote » « M Jules Renard ne se cache pas d’être en même temps qu’un artiste le maire nettement radical-socialiste d’une petite localité. Il a comme tel des opinions conformes à l’orthodoxie de son parti sur l’impôt sur le revenu, le monopole de l’enseignement ou la séparation des églises et de l’état. Et il approuve M. Lepic de détester les curés. M. Lepic est bien connu pour avoir enfanté Poil de Carotte et grand frère Félix ; il eut aussi de Madame Lepic une fille actuellement bonne à marier. La nouvelle pièce de l’Odéon, deux actes d’inégale longueur, nous montre cet épisode d’une vie où l’anticléricalisme tient une place prépondérante et peut-être exagérée. Qui est au fond M. Lepic ? un brave homme, d’intelligence moyenne, que ses boutades, dont les curés font tous les frais auréolent d’un renom scandaleux ; son village et les spectateurs attendent de lui des actes décisifs, une offensive tout au moins contre son mortel ennemi. Mais non, M. Lepic boude et se tait. Quand le curé entre chez lui, M. Lepic prend le grand parti de lui céder la place, comme il lui a cédé sa femme et depuis sa fille. M. Lepic ne chérit plus Mme Lepic, qui, d’ailleurs ne fut jamais aimable ; je ne suppose pas que sa bigoterie développée avec l’âge ait été la cause originelle de sa dureté injuste pour le pauvre Poil de Carotte qui nous a tant apitoyé. Nous comprenons sans effort que M. Lepic abhorre sa femme et le lui fasse sentir ; mais nous nous étonnons qu’il ait renoncé à se faire aimer de sa fille. Et a pris le bon moyen de témoigner son hostilité au curé de son village en s’effaçant devant lui. Il paraît qu’il a lutté, que le curé fut le plus fort ; plaignons donc m. Lepic. Cet anticlérical reste néanmoins énigmatique, mais puisqu’il a toute la sympathie de M. Jules Renard, c’est qu’il la mérite. L’auteur de la Bigote prête à ses personnages une langue excellente ; M. Lepic a des mots qui font balle, de la subtilité, une forte concision ; ses axiomes anticléricaux sont plus d’une fois lapidaires ; il y a peu de maires en France qui s’expriment de la sorte, mais aussi peu de pères, je crois, agiraient comme fait M. Lepic envers sa fille et le futur gendre, aimé d’elle, qu’il s’applique à détourner du mariage, en généralisant à l’excès les conséquences de sa propre veulerie. J’avais gardé de la plus récente pièce de M. Jules Renard, prosateur exquis plus que puissant dramaturge, un souvenir charmé ; La Bigote est loin de Monsieur Vernet, que dépasse encore l’illustre Poil de Carotte ; concluez sans vous départir de l’estime que méritent la carrière de M. Renard et ses œuvres antérieures. »

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