BIGOTE

Publié le par LAURENCE NOYER

P. L. G : Le Radical, 22 octobre 1909 « La Bigote » « M. Jules Renard, lui, ne nous a guère menés qu’aux environs de Nevers. Presque la banlieue ! Ce n’était que la campagne française, la campagne française pure, belle d’être nue dans un dimanche ensoleillée. Pas de bruits à l’horizon, pas de cantonade ; à peine, échappées d’un campanile de village, les cloches des vêpres sur les champs… Tout cela était simple infiniment, M. Jules Renard ne s’était pas « mis en frais » comme on dit. Cependant, il nous a menés très loin. Et puis la Bigote. Ah ! l’exquise chose que ces deux actes indolents, tranquilles et simples, si simples ! Mme Lepic a une fille à marier. C’est une jolie personne, élevée par sa mère dans la crainte du Seigneur et de M. Lepic. Ah ! la sainte femme que Mme Lepic ! Elle aime bien le curé. Elle est digne et bien pensante ! Elle a toutes les vertus chrétiennes. Mais c’est une affreuse rouée, sèche, hypocrite ; elle ment, elle est intéressée, dure aux pauvres, mais elle va aux offices et porte au curé le gigot et les bouteilles de malaga. C’est une femme de bien. Elle est féroce… Tandis qu’à côté d’elle il y a cet ours, ce parpaillot de Lepic. Il ne desserre pas les dents ; il est bougon. Il a des façons de malotru, il boude sa fille, met dehors les prétendants et ferme la porte au nez de Mme Lepic. Telle mère, telle fille… Mais des vertus de sa pieuse épouse. Mais il ne se révolte plus et n’a d’autre passe-temps que les rosseries où il excelle. Pauvre Lepic ! Il est engourdi, triste, amer, et, sous son allure bourrue, si simplement tendre. Mais voici un nouveau prétendant, M. Lepic, en bon père, devrait applaudir à ces promesses d’hyménée. Mais M. Lepic n’est probablement pas un bon père. Il tente de décourager le jeune homme. Il fait voir, en regard de ses espérances détruites, ce qu’est devenue sa vie à lui, avec la sainte et pieuse Mme Lepic. Telle mère, telle fille… Mais rien n’y fait. Le bon jeune homme épousera quand même. Et M. le curé entre à point pour donner sa bénédiction aux fiancés. Il fait, d’ailleurs, en même temps, l’éloge de M. Lepic. Et cette fin est d’une ironie presque déchirante. D’ailleurs cette pièce est toute en vérité, en cœur, en clarté. Elle tire de sa nonchalance même une grâce singulière. On l’a justement acclamée. Le décor rappelait ces intérieurs qu’a chantés Francis Jammes. Mlle Kewich, fielleuse à souhait, et M. Bernard admirable de mesure et de simplicité, composèrent le ménage Lepic. Mme Mellot fut une jeune fille timorée comme il convient, et pourvue de toutes les grâces provinciales. Décidément, si Jules Renard n’existait pas, il faudrait l’inventer. Mais il existe, pour notre joie et pour l’honneur aussi des lettres françaises. »

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