DINDES

Publié le par LAURENCE NOYER

DINDES
I
Elle se pavane au milieu de la cour, comme si elle vivait sous l'Ancien Régime. Les autres volailles ne font que manger toujours, n'importe quoi. Elle, entre ses repas réguliers, ne se préoccupe que d'avoir bel air. Toutes ses plumes sont empesées et les pointes de ses ailes raient le sol, comme pour tracer la route qu'elle suit : c'est là qu'elle s'avance et non ailleurs. Elle se rengorge tant qu'elle ne voit jamais ses pattes. Elle ne doute de personne, et, dès que je m'approche, elle s'imagine que je veux lui rendre mes hommages. Déjà elle glougloute d'orgueil.

- Noble dinde, lui dis-je, si vous étiez une oie, j'écrirais votre éloge, comme le fit Buffon, avec une de vos plumes. Mais vous n'êtes qu'une dinde... J'ai dû la vexer, car le sang monte à sa tête. Des grappes de colère lui pendent au bec. Elle a une crise de rouge. Elle fait claquer d'un coup sec l'éventail de sa queue et cette vieille chipie me tourne le dos.
II
Sur la route, voici encore le pensionnat des dindes. Chaque jour, quelque temps qu'il fasse, elles se promènent. Elles ne craignent ni la pluie, personne ne se retrousse mieux qu'une dinde, ni le soleil, une dinde ne sort jamais sans son ombrelle. Jules Renard - « Histoires naturelles »

COMMENTAIRE LITTERAIRE du professeur, Bernard Mirgain
INTRODUCTION
[premier alinéa de l'introduction : entrée en matière, contexte historique, social, biographie...]
Jules Renard (1864-1910) est l'auteur du célèbre « Poil de carotte » publié en 1894, et représenté en 1901 au Théâtre du Peuple, à Bussang dans les Vosges. Portraitiste et chroniqueur de la vie mondaine, Jules vivra toute son enfance au milieu des poules et autres animaux de la ferme à Chitry-les-Mines dans un petit village de la Nièvre, avant d'être placé dans un pensionnat, l'institution Saint-Louis, à Nevers à 17 ans. Il a vécu toute son enfance dans les campagnes, entre le canal du Nivernais et les bois du Morvan, poussant ses escapades jusqu'au lac des Settons. Histoires Naturelles est un recueil de poèmes en prose qu'il a écrits entre 1895 et 1909, au tournant du Siècle, qui ont été publiés dans la Nouvelle Revue, puis dans l'Echo de Paris en 1895-1896, avant de prendre place dans un recueil en 1904.
[deuxième alinéa : contenu du texte, résumer brièvement de quoi il s'agit]
Dans son recueil, il décrit et raconte par bribes la vie des bêtes. Parfois, il s'agit comme dans ce poème en prose intitulé « Dindes » d'intrigues à double fond. Jules Renard crayonne, griffonne, invente une petite scène, associant anecdote et savant mélange de suspense, d'humour et de plaisir littéraire. L'auteur accorde son attention à des animaux ordinaires, des vies anonymes, et la basse-cour sert d'éprouvette à son imagination débridée, à la fois libre, imaginative, lyrique et ironique. Dans un style léger, il se pose en témoin nostalgique d'un monde évanoui, celui de la vie mondaine d'une basse-cour et de ses commensaux peu complaisants. Le « chasseur d'images » force la porte d'un poulailler pour nous offrir une description de la dinde, qui ne manque pas de cocasserie ni de causticité.
[troisième alinéa : annoncer brièvement le plan, les centres d'intérêt du texte littéraire qui seront étudiés tout au long du développement, les deux grandes parties du commentaire]
Ce poème en prose sert d'écrin à une description assez fantaisiste des dindes et de leurs embardées dans le ridicule et le grotesque, description émaillée par un intermède, une confrontation directe avec l'auteur. Epigramme satirique, ce poème sert aussi d'écran : le portrait de cet animal dissimule mal la satire sociale des mœurs d'hier et d'aujourd'hui qui s'enrichit d'une intertextualité à qui Jules Renard accorde, en quelque sorte, la levée d'écrou.



I UN PORTRAIT HAUT EN COULEURS PRELUDE A UNE VIVE ALTERCATION
[phrase d'annonce de la première sous-partie A , les sous-parties ne sont jamais annoncées de manière développée dans le plan énoncé à la fin du paragraphe d'introduction]
A. Un portrait silhouette, le regard pénétrant de l'auteur
Ce portrait se ramène à une silhouette assez rapidement esquissée. Il appartient au lecteur de visser ses lentilles optiques et de peaufiner son regard en l'enrichissant de ses propres souvenirs. Cette description reste très allusive, car l'auteur laisse fermenter son imagination après avoir trop appris à percevoir. Ses yeux « servent de filets où les images s'emprisonnent d'elles-mêmes » (prologue des Histoires Naturelles). Cette silhouette s'impose par les poses théâtrales de la dinde : elle fait l'importante, elle montre tout de suite sa fatuité en se dandinant. « Déjà », précise le portraitiste, « elle glougloute d'orgueil ». L'auteur associe dès l'entame du poème, un sentiment humain (l'orgueil) à une conduite animale. En fait, le lecteur oscille sans cesse entre deux interprétations : celle qui consiste à prendre l'auteur au mot, c'est-à-dire à ne considérer que le sens strict, le sens premier du mot (sens non tropique). Ou bien celle qui revient à considérer le sens dérivé, détourné (sens tropique). Prenons l'exemple de la « crise de rouge » : la dinde se vexe, « le sang monte à sa tête », « des grappes de colère lui pendent au bec ». La crise de rouge correspond, au sens propre, à la crise pubertaire du jeune dindon, du dindonneau qui se caractérise par une hypertrophie des proliférations charnues du cou de l'animal. La partie supérieure du cou se dénude et se voit alors pourvue de pendeloques (les « grappes de colère ») ou de caroncules turgescentes. La crise de rouge peut être assimilée, par le lecteur, à une explosion de colère, le tempérament belliqueux des dindes n'étant pas qu'une légende. Le complément du nom « de colère » est une caractérisation qui relève d'une alliance de mots destinée à produire un effet comique. Le qualifiant du nom n'est pas choisi au hasard : le narrateur joue avec la figure de l'hypallage, qui consiste à attribuer à certains mots d'une phrase ce qui appartient à d'autres mots de cette même phrase (un encrier coupable, une plume meurtrière, un lit qui dormait d'un sommeil profond, etc...). Une hypallage est un procédé de discordance : la colère, cette vive manifestation d'une émotion courroucée ou de sentiments irascibles, caractérise l'attitude de la dinde et non pas ses caroncules hypertrophiées, gonflées par un afflux de sang veineux (caractérisation non pertinente, discordance dans un rapport syntaxique, dans cette phrase, entre le substantif grappes et le complément du nom de colère). La figure de rhétorique de l'hypallage permet de rendre l'animal plus humain, d'attribuer à celui-ci une nature qui appartient en propre aux seuls êtres humains. L'état de courroux fait partie des humeurs que peuvent exprimer des êtres humains et non pas des animaux. La personnification est amplifiée encore par l'emploi métaphorique du mot éventail dans la phrase suivante : « elle fait claquer d'un coup sec l'éventail de sa queue ». Objet de matière légère (tissu ou plume, le plus souvent), l'éventail pliant s'applique ici – par analogie – aux plumes caudales de la dinde, qui semble s'éventer pour mieux supporter la chaleur excessive. A moins qu'il ne s'agisse d'une minauderie de plus du volatile. La métaphore paraît également appeler l'image du claquement des talons d'un militaire exécutant un demi-tour...L'accumulation des consonnes gutturales [k] accentue cette idée par un bruitage phonétique. L'animal « se pavane », s'efforce « d'avoir bel air », et fait saillir sa gorge en ramenant la tête vers l'arrière (« elle se rengorge tant... »). Tous ces traits soulignent le maniérisme et l'arrogance outrée de cette dinde. Le verbe pronominal « pavaner », appliqué aux animaux domestiques ou sauvages, veut dire marcher avec majesté, exécuter des figures correspondant à un rituel d'annexion d'un territoire, ou préludant à l'accouplement (la parade amoureuse des animaux consiste à faire sa cour à la femelle). Les connotations de ce verbe sont nettement péjoratives : le mot veut dire marcher avec prétention pour mieux attirer l'attention des autres, parader, plastronner. Par extension, ce verbe signifie également se comporter d'une manière ostentatoire, vaniteuse, montrer de petites manières affectées et ridicules, faire la mijaurée dans son trou de province. La dinde, outrageusement décolletée, fait de petites mines pour avoir quelque air charmant, mais quelle allure gauche ! Dans ses ébrouements, elle dissimule mal sous cette apparence avenante, des défauts, des travers bien méprisables...une gloire en trompe l'œil, comme si elle cherchait à tout prix à se sortir de sa condition ; Jules Renard se complait dans ce jeu de massacre contre le snobisme - les coups d'œil sous l'éventail, comme on dit, nous ramènent à l'idée d'une comédie sociale : la vie est un bal masqué ! -, dont il nous propose une critique acide. Le ton sarcastique nous cloue cette dinde pour mieux la regarder : le lecteur suit pas à pas ces volatiles de basse cour vautrés les uns contre les autres, en formation arachnéenne. L'emploi du présent de l'indicatif se caractérise, grammaticalement, par son absence de marque temporelle. Sa forme entretient, généralement, une relation avec l'époque présente contemporaine de l'acte d'énonciation. Le point de référence de l'événement coïncide avec le moment de la parole. Ce qui est le cas pour la proposition incidente [« lui dis-je »], qu'on appelle en grammaire une incise (proposition généralement de peu d'étendue et syntaxiquement indépendante, intercalée entre virgules dans le corps de la phrase utilisée pour indiquer que l'on rapporte des paroles prononcées par un locuteur , procédé fréquemment utilisé dans le discours direct). Ce présent d'énonciation est également présent dans ce discours rapporté : « mais vous n'êtes qu'une dinde ». Ailleurs dans le texte, ce n'est pas le cas : le temps présent permet de situer le procès (l'action narrée) dans n'importe quelle époque, passée ou future (les dindes se conduiront toujours de cette façon, puisque c'est dans leur nature). La valeur du présent est donc omnitemporelle. Les indicateurs temporels (« chaque jour », par exemple) orientent le présent aussi bien vers le passé que vers l'avenir de l'actualité du locuteur. L'intervalle temporel n'est pas spécifié, il est dépourvu de limite finale. Le complément circonstanciel de temps exprime ici l'aspect itératif (action habituelle, familière, quotidienne, et donc répétitive). On peut parler ici de présent d'habitude. Certaines conditions ou caractéristiques de l'énonciation peuvent situer le référent dans l'actualité du locuteur, ce qui vaut y compris pour des phrases dépourvues de verbe, des phrases nominales : « Sur la route, voici encore le pensionnat des dindes ». Cette structure de phrase est construite avec un terme présentatif (« voici »), qui annonce un groupe nominal (« le pensionnat des dindes ») constitué d'un substantif et d'un complément du nom. Cette structure (terme présentatif suivi d'un groupe nominal) forme une phrase irréductible : elle désigne le référent, la chose référée dans la situation d'énonciation. En fait, la forme figée voici a été formée à partir de l'impératif du verbe voir à la deuxième personne du singulier (vois cette dinde !) associé à des éléments déictiques, les adverbes locatifs –ci et –là. Pratiquement, l'allocutaire s'attendrait presque à une construction avec le verbe venir : « voici venir le pensionnat des dindes... », où le présentatif serait suivi d'une complétive sous la forme d'une subordonnée infinitive. L'emploi du présentatif est plus spécifique encore dans cette phrase, il sert d'annonce ou plutôt d'indication conclusive comme pour clôturer – ironiquement – un discours (valeur interjective, exclamative de la tournure présentative). A noter que la préposition voici (avec le sens de proximité) annonce ce qui va suivre dans le poème et comporte donc une indication temporelle. Mais aussi que l'adverbe d'appui, adossé au présentatif (adverbe de temps encore) exprime sur le mode humoristique, dans le contexte de cette phrase a-verbale, une persistance du procès (de l'action décrite antérieurement), comme si ce défilé de parade ne saurait finir. Quitte à agacer l'observateur. L'aspect itératif du présent de l'indicatif se rapproche aussi du présent permanent ou panchronique, celui des vérités générales, des proverbes ou des morales : une dinde ne peut que se dandiner, que marcher encore et toujours (opposition suggestive entre encore et jamais dans la clausule) avec orgueil et fatuité, que s'afficher d'une manière ostentatoire et faire du tape-à- l'oeil. Comme son mari, le dindon, autre vérité du monde, qui ne peut être que le parfait cocu accompli.
[phrase dite de transition, pour annoncer de manière souple et élégante, la seconde sous partie]
Jules Renard éprouve une jubilation à recourir au stéréotype, à abuser du poncif ou du cliché, et notre commensal peu complaisant ne va pas tarder à faire irruption dans ce huis clos et à se mettre à table !
B. La confrontation du peintre et de sa créature, prétexte à une personnification remplie d'humour, d'une drôlerie grinçante
Notre dinde se hausse du col comme si elle était née avec une cuillère d'argent dans la bouche, elle qui pourtant se couche ou se lève habituellement avec les poules ! L'animal trace sur le sol un espace rétréci, destiné à le séparer de la tourbe des bas quartiers ; la comparaison introduite par Jules Renard (« comme pour tracer la route qu'elle suit ») produit un effet comique : ces arborescences bizarres, ces arabesques tracées sur le sol, laisseraient entendre que la dinde saurait lire et écrire... On n'ignore pas, dans le milieu paysan, que dindes et dindons ont une humeur fort querelleuse, agressive, à l'égard des autres volailles du perchoir. La route qu'elle suit, représente par métaphore, le tapis rouge qu'on déroule sous ses augustes échasses, pour mieux imposer le respect aux riverains du pondoir...dans l'attente d'un Hercule de foire qui s'aplatirait sur le tapis, armé de sa quenouille de fileuse comme pour mieux la vénérer (comme Hercule-Héracles, avec la reine de Lycie, Omphale). La gente dindonnière trace au sol le périmètre de son prytanée, lieu public destiné chez Les Grecs aux hôtes les plus illustres, aux pensionnaires et autres dignitaires de l'Etat. Le prytanée désignera plus tard le lieu où étaient entretenus et logés aux frais de l'Etat les citoyens les plus méritants. L'anticatastase, qui consiste ici à faire passer un vulgaire poulailler pour une cour princière, amplifie l'idée que les dindes ne partagent rien avec la foule vulgaire, avec cette poulaille saprophage qui se nourrit des déchets de cuisine ou de matières putrides. La dinde ne mange pas de ce pain-là, de ce grain-là...même si, ironie du destin, elle finira, comme toutes les bêtes à engraisser, dans le plat comme dinde de Noël. Par le jeu de l'intertextualité, un autre volatile, le héron famélique de La Fontaine (qui se contentera d'un gastéropode sapropélique comme seul festin), fait une apparition soudaine dans l'esprit du lecteur habitué aux apologues.... L'expression « les autres volailles » peut nous conduire à considérer qu'il s'agit des autres femmes, à la fois concurrentes et rivales. L'idée d'une compétition dans la gente féminine pointe son nez : on se représente le tracé de la dinde sur « la route qu'elle suit » comme un défilé de mode, un rituel d'élection d'une reine de beauté parée de ses plus beaux atours. On songe bien sûr à la fameuse pomme de discorde de la mythologie grecque : tous les dieux avaient été convoqués pour les noces de Thétis et de Pélée : la Discorde seule n'était pas invitée. Furieuse d'un pareil outrage, elle résolut de troubler le festin des immortels. Ayant cueilli une pomme d'or dans le jardin des Hespérides, elle vint la jeter sur la table du festin et mit ainsi le trouble entre les déesses qui voulurent aussitôt s'en emparer. Jupiter, ne pouvant les mettre d'accord, décida que la pomme appartiendrait à la plus belle ; mais ne voulant pas qu'un dieu fût le juge des autres divinités, il ordonna, à Mercure d'aller porter la pomme au berger Pâris et de le charger de prononcer le jugement. La Discorde lança en direction des convives une Pomme d'Or où elle avait gravé ces mots : « A la plus belle ». On connaît la suite : le jeune berger Pâris choisit d'attribuer la pomme à Aphrodite, ce qui provoqua la colère des autres déesses, Héra et Athéna. De la même manière, notre prosateur finit pas s'immiscer dans son poème. « Noble dinde », apostrophe le narrateur désormais intradiégétique...On remarquera la préciosité de l'apostrophe : l'ironie se glisse y compris dans les modalités de l'adressivité, qui relèvent ici de la fausse louange, du faux éloge ou bien de la fausse politesse. On pressent que l'auteur va tirer flamberge au vent ! En témoignent les modalisations de l'énoncé : les adverbes « voici » et « encore » sont des indices d'une présence de la subjectivité de l'auteur dans la narration. Ces modalisateurs expriment l'agacement, voire l'exaspération du locuteur. L'auteur s'invite dans le texte à l'image du renard qui s'introduit dans le poulailler, ou du ver dans le fruit : dans les fables de La Fontaine, le renard se distingue par son art de tromper les autres par la flatterie. La discorde s'installe ... et la dinde, délaissée au profit de l'oie, se rebelle comme les déesses Héra et Athéna : « le sang monte à sa tête ». La dinde peut aller se faire lanlaire, comme dirait Jean Giono, Jules Renard s'en soucie comme d'une guigne et lui donne congé ! Elle se retrouve limogée ...

L'auteur fait preuve d'une réelle empathie avec son sujet, avec son modèle, et son goût certain pour l'ironie railleuse complète le tableau... Empathie qui l'amène à se permettre une intrusion assez tonitruante qui va tourner à l'algarade, où le cynisme grinçant de l'auteur des célèbres pièces de théâtre « Pain de ménage » (1897) ou « Le plaisir de rompre » (1898) va une fois de plus s'illustrer. La description, jusqu'alors non focalisée, bascule dans une focalisation interne, au prix d'une hétérogénéité énonciative. L'intrusion d'auteur est une perturbation : la confrontation aboutit à une fâcherie, la dinde babillarde abandonne clopin-clopant ses poses avantageuses, « fait claquer d'un coup sec l'éventail de sa queue » et « tourne le dos » au poète. On notera la récurrence des sons gutturaux et rauques, de la consonne [k], au point de former un groupe de sons qui semblent reproduire un bruit. L'oreille du lecteur peut percevoir une série parlée élémentaire à voyelles accentuées, suggérant ainsi un caquetage bruyant, légendaire pour ce qui concerne les dindons... L'auteur n'a pas manqué de réquisitionner le verbe onomatopéique « glouglouter » qui désigne le cri (« glouglou ») du dindon ou de la dinde en redoublant la syllabe initiale du verbe « glousser » (qui s'applique aux poules). Le glouglouteur était autrefois un bruiteur à l'opéra ou au théâtre : inutile de préciser ici que la dinde est un animal qui fait grand bruit pour mieux faire grand cas de sa personne. Le caquetage désigne aussi, au sens figuré, le bavardage insipide des certaines femmes. Le pensionnat suggère également l'idée d'un lieu où les jeunes filles peuvent se livrer à des commérages incessants et insipides, tout un impliquant une psychorigidité caractérielle. Il est vrai que l es dindes ne font que copier la conduite de leurs congénères : ce suivisme les amène à se conformer, presque mécaniquement, à un rituel social. Les gens de la campagne connaissent bien aussi un autre rituel, celui de la promenade des dindons ! Autrefois, on les sortait de leur enclos pour les emmener se promener dans les pâtures sous la conduite d'un garçon de ferme. Cet animal de basse cour, on l'a vu, est sans cesse identifié à une personne humaine, à une chipie rancunière, sûre de son bon droit et de son rôle dominant dans la société. Mais la figure de la personnification consiste d'abord et surtout dans une situation d'allocution qui fait des interlocuteurs une personne humaine. La dinde subit, piteusement, une vigoureuse apostrophe (procédé oratoire consistant à interpeller vivement et par surprise une personne - présente ou absente comme dans la prosopopée - ou bien un animal personnifié) lancée par le portraitiste.
[phrase de transition permettant de faire un lien direct avec la deuxième partie du commentaire]
L'interpellation vive et volontairement désagréable adressée à la dinde permet au lecteur de détecter facilement le procédé de personnification, une arme redoutable au service de la satire sociale, qui tourne en ridicule les mœurs humaines.



II UNE SATIRE SOCIALE PLEINE D'IRONIE, A LA FOIS MORDANTE ET SOURIANTE
A. Une satire de la vanité humaine qui tourne le dos à la sollicitude
« L'ironie », prétendait Renard, « est la pudeur de l'humanité ». Elle est au service ici de la raillerie, un moyen à la fois fin et puissant pour l'auteur de toucher et de plaire à son lecteur. Le propos railleur consiste dans une parole mordante, disait Quintillien, accompagnée d'un rire malin. La raillerie naît, ajoutait-il, des défauts corporels de celui dont nous nous moquons, ou des défauts de son esprit. On peut tourner alors ces défauts en ridicule tantôt en les montrant à découvert, tantôt par un conte, un récit agréable. On peut aussi réduire ces défauts à un seul trait qui les marque en utilisant l'équivoque. Ce qui est le cas dans ce texte, puisque l'auteur a recours à la personnification. De nombreuses expressions dans le poème impliquent des comportements humains (« avoir bel air », « se rengorge »), une réalité humaine (« elle s'imagine que je veux lui rendre mes hommages »). Les animaux ne sont pas censés être animés de la capacité de réflexion ou d'imagination... Dans ce poème, la raillerie se rapproche plutôt de la plaisanterie élégante prononcée au détriment de quelqu'un, de l'exercice raffiné du sarcasme, du ricanement sardonique, sans méchanceté excessive. La désobligeance de l'auteur est remarquable dans l'utilisation quasi constante des termes péjoratifs ou dépréciatifs, notamment dans la seconde partie du poème en prose, qui met en scène la confrontation du peintre avec la créature. Le texte laisse en javelle un certain nombre de marques ténues de la connotation péjorative, de la dépréciation superlative (« cette vieille chipie »). Point d'injures fleuries à la chinoise, certes, mais des comparaisons qui, bien souvent, soulignent hyperboliquement le défaut dénoncé. L'intention méprisante peut être décelée y compris dans l'utilisation des termes qui pourraient être attribués à la dinde elle-même : « les autres volailles ». Le mot volaille est assorti d'un suffixe en –aille, qui dénote traditionnellement une péjoration (valetaille, piétaille, racaille). Par analogie, et dans un sens familier et très péjoratif, la dinde, tout le monde l'aura compris, c'est la femme, version la Comtesse Pimbêche, comme dans la pièce de Molière. La femme prétentieuse qui regarde voler les coquecigrues, autrement dit, qui se fait des illusions. Les mots chez Jules Renard sont durs comme des cailloux. Une dinde, au sens figuré est une femme sotte, superficielle, qui fait la coquette : bref, une gourgandine. La version masculine, le dindon, est un symbole phallique qui signifie la puissance virile. L'expression hypocoristique « vieille chipie » ne manque pas de cocasserie non plus : elle désigne habituellement une femme hystériquement méchante – criarde comme une virago – mais aussi dédaigneuse, désagréable à vivre ; bref, une bégueule ou une mégère d'une excessive pruderie, peu apprivoisée... L'adjectif « dinde » caractérise une femme au caractère lourdaud et stupide attribué traditionnellement au gallinacé, une fille prétentieuse et sans cervelle. Qui fait sa mijaurée (se dit souvent – presque injurieusement et ceci dès le XVII° siècle - d'une jeune fille aux manières affectées, qui adopte un comportement guindé, à chichis). L'alter ego dans la gente gallinacée, l'oie, est considéré comme un quasi synonyme. L'ostracisme dont semble faire l'objet la dinde (« si vous étiez une oie ... ») dans le poème peut évoquer les traditions culinaires du XIX° siècle, qui voient, peu à peu, la dinde de Noël supplanter l'oie rôtie sur les tables du Réveillon après 1860... Etymologiquement, dinde est issu d'un conglomérat de syntagmes poulle d'Inde (ou geline, coq, poullet d'Inde) qu'on rencontre pour la première fois sous la plume de Rabelais (1542). Le latin médiéval connaît la forme gallina de India où l'Inde représente, non pas le Mexique, mais l'Abyssinie (actuelle Ethiopie, sa partie septentrionale l'Erythrée, où la pintade vivait à l'état sauvage dans l'Antiquité). Autrement dit, il s'agirait d'une catachrèse obtenue par antonomase (figure qui consiste à remplacer, en vue d'une expression plus spécifiante un nom propre par un nom commun et inversement). Sous couvert d'humour, le poète s'en prend à l'insolence arrogante des femmes sans jugeotte, c'est-à-dire incapables d'un jugement fondé sur le bons sens, des godiches crédules, niaises et susceptibles, des femmes potiches. Autrement dit, la dinde aurait pour correspondant la bêtasse, la pécore. Jules Renard humanise les animaux pour mieux animaliser les humains. Ce qu'il recherche bien sûr, c'est l'effet miroir. Autre forme d'ironie : l'anticatastase – ou antimétathèse - qui réside dans la substitution à une situation donnée d'une autre situation diamétralement opposée à la situation réelle (l'abri aménagé pour l'élevage des poules, une bicoque de planches servant de garnison aux volailles devient un établissement renommé d'éducation des jeunes demoiselles). Le « pensionnat des dindes » fait penser aussi au gynécée, à une communauté de femmes qui se prendraient pour de nobles sultanes, pour les favorites d'un harem. Rappelons-nous que les dindes sont des bestiaux destinés à la boucherie (depuis Charles IX, vers 1570 environ) ! La caricature est peut-être inspirée par des personnes réelles, des femmes riches et vaniteuses de la bourgeoisie mondaine de cette fin de siècle. De belles dames, dont les froufrous ne parviennent pas à dissimuler la contenance hautaine et méprisante, la morgue insolente. Le lecteur peut, à sa guise, songer à une personne de qualité de son entourage, bien mise mais dénuée d'intérêt, qui « pète dans la soie » pour parler plus familièrement. « Si vous étiez une oie », s'exclame Jules Renard, « j'écrirais votre éloge » : le système hypothétique qui a la valeur d'un irréel du présent, renvoie à une congénère de la dinde, à qui l'auteur accorde la primauté. En effet, l'oie est souvent utilisée métaphoriquement dans certaines civilisations pour désigner la femme désirée. En outre, le travail de l'écriture est associé à cet animal, il ne suffit que de songer aux Contes de ma mère l'oie, c'est-à-dire aux contes de fée. Un certain nombre de termes utilisés dans ce poème en prose nous renvoient aussi à l'univers des symboles. Par exemple, l'éventail, symboliquement, est l'emblème de la dignité royale, du pouvoir impérial ou mandarinal, que l'on peut rapprocher des flabella, sortes d'éventails à grandes plumes servant à la célébration des fêtes romaines. Le mouvement de palme des bouquets de plumes caudales de la dinde (« l'éventail de sa queue ») nous fait penser, par analogie, à la couronne de plumes dont se paraient autrefois les rois et les princes pour exhiber leur puissance aérienne. L'ironie du caricaturiste est latente ; loin d'être libérée des pesanteurs de ce monde, la dinde montre un aspect lourdaud : « Toutes ses plumes sont empesées ». La couronne de plumes représente, symboliquement, la couronne des rayons du soleil, le rayonnement de la suprême autorité d'origine céleste, l'auréole de gloire réservée à des êtres d'exception, des êtres prédestinés. « Mais vous n'êtes qu'une dinde », prend soin de rajouter aussitôt le caricaturiste qui ne manque aucune occasion pour exercer son esprit de satire, pour railler les ridicules de cette dinde, en grossissant à chaque trait de plume l'érosion des contours de sa personnalité. Nous faisons volontiers du paon une image de la vanité ... L'oiseau d'Héra, déployant sa queue en forme de roue, est évoquée ailleurs par Jules Renard, « en habit de gala ». La dinde partage ici le même sort. Dernier symbole solaire de ce poème, l'ombrelle, bien sûr. L'ombrelle, dans l'univers symbolique, partage les valeurs du parasol ou du dais. Les rois et reines sont fréquemment entourés dans l'iconographie de serviteurs qui tiennent une ombrelle ornée de plumes splendides. L'ironie de l'auteur produit ses effets, car l'ombrelle concentre l'attention, non pas sur le soleil qui est au-dessus d'elle, mais sur le soleil qui est en-dessous, ce qui revient à dire sur la personne elle-même. Le motif de l'ombrelle, symbole de protection par excellence, voit sa signification se renverser, car il ne protège pas la dinde... du ridicule ou des flèches du caricaturiste. A noter que l'appendice tégumentaire de cet oiseau sert aussi bien à fabriquer des flèches qu'à fabriquer des plumes pour écrire (dénomination par catachrèse). Certaines expressions du poème guident explicitement le lecteur cultivé vers la société d'Ancien Régime, la société aristocratique, et ceci dès l'entame du poème en prose : « Elle se pavane [...] comme si elle vivait sous l'Ancien Régime ». D'autre part, « les plumes empesées » peuvent faire penser aux parures des femmes assorties d'un panier d'osier pour mieux faire bouffer la jupe autour des hanches et lui donner la forme de cloche. Le lecteur s'imagine la dinde engoncée dans son vertugadin chamarré de galons, de dentelles et de rubans. Cette mode qui remonte à l'époque du roi François Ier révèle le goût de l'éclat, du déploiement de faste et de l'ostentation des courtisanes. Les moralistes du XVII° siècle n'ont pas manqué de fustiger cette même obsession de l'ostentation à l'époque du Roi Soleil. La tyrannie du paraître dans la cour du roi Louis XIV où tout exsude le mensonge, la perfidie, si bien décrits et décriés par Mme de Sévigné, spectatrice fascinée par la comédie noire de la Cour. La comédie sociale des féroces vanités des courtisans, ces monstres froids, « ces automates prévisibles, réglés sur la montre du roi, sortis de l'humanité » comme le rappelle Marc Fumaroli dans son essai intitulé « Le poète et le roi : Jean de La Fontaine en son siècle » (Editions du Fallois – Paris – 1997). Jules Renard, tout comme La Fontaine dans ses apologues animaliers et notamment dans Les obsèques de la lionne [1678], ou Jean de La Bruyère dans ses Caractères [1687], sonnent la charge contre ces mécaniques actionnées par la vanité, contre les singeries de la pédanterie affairée et vaniteuse des sophistes de la cour du roi Soleil (le cul de basse-fosse de l'Etat absolu). On peut penser au petit théâtre de poche de la préciosité, ridicule ou non, des cercles de Mme de Rambouillet ou de Mlle de Scudéry, des salons littéraires de Mme Geoffrin ou de Julie Lespinasse. Ce serait peut-être alors faire injure à ces Mécène féminins, à toutes ces femmes savantes de la Cour, comme par exemple l'abbesse de Fontevrault, sœur de Mme de Montespan, qu'on appelait à juste titre l'Iris de la République parisienne des Lettres. La société d'Ancien Régime évoquée dans le poème (« comme si elle vivait sous l'Ancien Régime ») peut correspondre à la période de la Régence, après 1715, période pendant laquelle les orgies et bacchanales du duc d'Orléans et de ses « roués » se succèdent au Palais-Royal. Les historiens n'ignorent pas combien les femmes ont profité du relâchement des mœurs pour mieux asseoir leur puissance : la princesse Palatine, la duchesse de Berry, puis plus tard, sous le règne de Louis XV, la Pompadour et la Du Barry (« Le règne des femmes » de Jean Haechler, éditions Grasset). Au détour de cette même comparaison, on peut tout aussi bien s'imaginer la reine Marie-Antoinette, arpenter les allées du château de Versailles sous son ombrelle. L'épouse du roi Louis XVI, on le sait, redoutait particulièrement les rayons du soleil, qui pouvaient brûler sa peau diaphane. Le roi avait d'ailleurs ordonné aux jardiniers de Versailles d'installer des pergolas de vigne ou de plantes grimpantes dans les allées menant au petit Trianon afin d'épargner les coups de soleil à Marie-Antoinette. Peut-être conviendrait-il d'aller moins loin dans les spéculations.... Il serait plus pertinent de considérer que le satiriste dénonce, dans cette caricature, un vice décidément solidement installé dans la nature humaine, la vanité humaine : « Vanitas vanitatum, omnia vanitas » (Livre de l'Ecclésiaste, I,2).

[phrase de transition avec la deuxième sous-partie de cette deuxième partie du commentaire]
L'inter-action textuelle qui se produit à l'intérieur de ce poème en prose, l'intertextualité perçue par le lecteur et notamment les rapports explicites avec l'œuvre de Buffon nous dirigent vers une autre interprétation, celle d'une motivation esthétique.

B. Les données inter-textuelles : Jules Renard, plagiaire de Buffon ?
L'idée est acquise depuis la déclaration de Roland Barthes : tout texte est un intertexte ; d'autres textes sont présents en lui à des niveaux ou strates variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables. L'intertextualité sert de faux-nez dans ce poème en prose : l'ironie repose en grande partie sur le faux éloge. Dans son recueil, on prétend que Jules Renard a parodié Buffon. Rien de plus vrai... De son vrai nom, Georges-Louis Leclerc, le comte de Buffon, né à Montbard le 7 septembre 1707 et mort à Paris le 16 avril 1788, est surtout célèbre pour son œuvre majeure, L'Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789, parsemé de deux mille planches. Des dessins qui représentent des animaux avec un souci esthétique qui trahit une certaine forme d'anthropomorphisme. Les emprunts de notre poète au biologiste sont légion : l' « éventail » de la dinde en est un exemple, et « les courbettes de petit-maître » du paon également... Chez Renard, la dinde devient donc une vieille coquette qui joue de l'éventail. Buffon suggère souvent ce type de rapprochement entre l'homme et l'animal. Pour lui, l'homme est semblable aux animaux par la physiologie. Déjà, à l'époque classique, les chefs cuisiniers classaient les animaux, les viandes à cuire. Le cheval était plus noble que l'âne, à l'image de la division en classe de la société française sous l'Ancien Régime. Les viandes blanches étaient plus réputées que les viandes rouges : en fait, le classement des plats obéissait à une règle simple, qui consistait à mesurer l'écart qui séparait les animaux de la voûte céleste (les cieux sont le siège de la divinité céleste). Le cygne, le héron, - comme oiseaux sauvages et gibiers à plume - valaient plus que les oiseaux de basse-cour (les animaux domestiques servaient de transition avec les animaux sauvages, comme le pigeon avec le héron, ou comme le lapin cousin du lièvre, par exemple) qui valaient bien mieux que le bœuf, ou plus bas encore, que les poissons. On retrouve dans ce poème cette liaison entre la « basse-cour » et les animaux « nobles ». Liaison qui est par ailleurs mise en relief, sur le mode comique, par un pléonasme « c'est là qu'elle s'avance et non ailleurs ». L'adverbe là marque ordinairement l'endroit où l'on se trouve et ailleurs un endroit autre que celui où l'on est. Le tour pléonastique est une figure de l'amplification, un mode de soulignement, en raison de la surabondance de termes qui donne plus de force à l'idée que l'on souhaite exprimer. Autrement dit, il s'agit d'une redondance, d'un emploi de mots inutiles qui tend vers la battologie (répétition oiseuse, fastidieuse des mêmes idées) ou la tautologie : il paraît évident que si l'on se trouve dans un endroit précis (là), on ne peut se trouver dans le même temps dans un lieu différent (ailleurs). Jules Renard, observateur des animaux, tout comme le naturaliste Buffon, a passé une bonne partie de sa vie à contempler le comportement des animaux domestiques, soit ceux du Jardin d'Acclimatation (quand il vivait à Paris), soit ceux de son village de Chitry-les-Mines dans la Nièvre où ses parents s'étaient installés alors qu'il avait deux ans. Mais le prosateur se métamorphose en entomologiste social, en observateur de la nature des hommes. Son recueil « Histoires Naturelles » est un bestiaire, très anthropomorphique : ce sont des histoires de bêtes, certes, mais aussi et surtout, de superbes planches, admirablement dessinées, comme chez Buffon. Le texte s'apparente à un dessin de presse aux traits foudroyants qui dénoncerait toutes les tartufferies sociales ... Jules Renard, le naturaliste humoriste, est avant tout un dessinateur. Autrement dit, la littérature se fait dessin. L'exercice de style éblouit le lecteur grâce à ses qualités plastiques, d'une préciosité presque baroque. Le papillon devient par la magie de l'écriture, « ce billet doux plié en deux » qui « cherche une adresse de fleur ». Il n'est pas étonnant que le peintre Toulouse-Lautrec ait sollicité le poète pour illustrer son bestiaire en 1899. Son recueil inspira par ailleurs bien d'autres illustrateurs, comme Bonnard ou encore Rabier et Félix Vallotton. De nombreux chapitres de son roman autobiographique, « Poil de Carotte », paru en 1896, portent le nom d'un animal rustique : « Les Poules », « Les Perdrix », « Le Chien », « Les Lapins », etc... Le poète recourt au trait, comme le dessinateur. Rien à voir avec l'impressionnisme bucolique ou avec les églogues d'un Virgile, puisque le coup de crayon est d'abord et surtout un coup de griffe chez ce satiriste aux formules assassines (« il ne suffit pas d'être heureux, se plaisait-il à répéter, encore faut-il que les autres ne le soient pas ! »). Son recueil est un bestiaire satirique, stylisé, mais surtout dessiné : la littérature est métaphore chez Jules Renard, elle est image par excellence et par essence. Elle est musicale, aussi... On le perçoit distinctement, le poème en prose obéit à la logique de la ligne. Les blancs typographiques qui organisent une mise en scène visuelle de la page – par l'instauration de distances dans la copie des lignes - permettent ainsi de versifier la prose. La disposition graphique des paragraphes est également un procédé pour différer le sens, sur le plan narratif cette fois. Le poème en prose se distingue par cette disposition dynamique des blocs textuels qui permet de briser la linéarité, parfois ennuyeuse, du récit. Les blancs typographiques théâtralisent le poème construit ici sur un modèle scalaire, donc géométrique. L'écriture se veut ludique : au mot « gorge » répond le mot « pattes », à la « pluie » succède « le soleil ». Le poème en prose est un boulier ou s'égrènent les lignes-vers. Les chiffres romains placés en position centrale simulent une « strophisation » de la prose. La strophe II représente le ressac de l'envoi : « une dinde ne sort jamais sans son ombrelle ». Certains groupes de mots de la phrase pénultième se rapprochent du décasyllabe, le vers noble par excellence : « voici encore le pensionnat des dindes », « personne ne se retrousse mieux qu'une dinde ». Quoi de mieux pour exprimer la démarche grandiloquente de cette dinde qui va l'amble ? La dernière proposition est un vers blanc, un alexandrin : « une dinde ne sort jamais sans son ombrelle ». Bel aphorisme, bien scandé et bien envoyé. Mieux... ce n'est même plus une vérité, c'est un axiome ! On voit bien que ce poème en prose s'apparente à l'ode classique, qui se divisait en trois parties distinctes : la strophe, l'antistrophe et l'épode. Dans la littérature grecque, l'ode était un poème lyrique accompagné de musique, qui célébrait un personnage, un vainqueur des jeux olympiques par exemple. Il appartenait au genre noble, tout comme l'épopée (les odes de Pindare). De la même façon, ce poème en prose rappelle les fables, celles de Jean de La Fontaine (fable diptique du livre VII Le héron-La fille). Renard, un maître moraliste ? A la différence près que chez les moralistes, sunt lacrymae rerum (« les choses sont pétries de larmes »). Alors que sous la plume de Jules Renard, c'est le sourire qui domine. Cette satire sociale, cette diatribe endiablée à la morale amère, aux traits incisifs, est pleine de sentimentalisme. Jules Renard tordrait-il le cou aux idées reçues ? Ou chercherait-il davantage à coller au plus près des idées reçues, pour mieux conforter la piètre opinion du lecteur au sujet de la niaiserie humaine : celle qui consiste à s'enorgueillir d'un destin exceptionnel, motivée par le caprice, la vanité et l'ambition. D'une certaine manière, l'auteur se sert de la rhétorique poétique pour nous persuader du bien-fondé de son point de vue et du nôtre. Loin de piétiner les préjugés, Jules Renard les galvaude : les préjugés servent ici de chausse-trapes....Le poète joue avec les mots aussi. Donner des noms de fantaisie à des personnes est un usage courant dans la pratique langagière : Tartempion, Duconnaud, Schmoll, etc... On dit bien « donner des noms d'oiseaux » pour exprimer l'idée d'insulter quelqu'un. Citons par exemple, l'autruche, la (vieille) chouette, la grue, une (vraie pie), une bécasse, l'oie, la poule (toujours mouillée évidemment)... Pauvres bestioles à plume !


CONCLUSION
[synthèse de rappel : un parcours en sens inverse, on revient sur ce qu'on vient de dire]
Par la magie des mots, qui dégoulinent dans des phrases à la souplesse musicale, c'est une littérature pure qui tente de nous restituer une photographie ; elle nous invite à la contemplation, juste avec un zeste d'humour ludique, d'ironie froide et distante... L'auteur, « le chasseur d'images », embrasse du regard un coin de campagne, comme le marin jette son filet dans la mer : son art de la description, de la suggestion surtout, nous impose des déambulations insolites dans la réalité très ordinaire de la vie quotidienne.
[synthèse généralisante : prendre du recul, élargir la perspective d'étude]
Cette littérature nous propose une formidable bibliothèque des comportements humains : derrière le portrait se dissimule sans doute une belle étude de caractère qui laisse filtrer l'émotion. Renard a bien regardé les bêtes et les hommes (il fut le maire de son village Chitry-les-Mines). Et ce qu'il dit aux bêtes, « il le leur dit gentiment, comme on dit leur vérité à des amis »*. L'articulation du singulier et de l'universel nous renvoie à ce que le désir humain a de plus incontrôlable et inavouable, de plus symbolique aussi. En cela, ce modèle de prose simple et parfaite dans sa simplicité et sa sobriété se rapproche du réalisme et du naturalisme.
[phrase d'ouverture, extrapolation sous forme d'hommage de l'écrivain]
Ce qui est frappant chez Jules Renard, dreyfusard et proche de Jean Jaurès et Léon Blum –ce dernier, rencontré en 1901 – c'est l'amour qu'il avait de tout ce qui vit, même de la pomme de terre (à qui notre auteur fait confier à ses voisins et voisines du potager : « Je crois que je viens de faire mes petits »). C'est le cœur d'un monde que le lecteur glane dans ces textes où Jules Renard se plait à ciseler la phrase avec des mots justes : « Le mot juste ! Le mot juste ! Quelle économie de papier le jour où une loi obligera les écrivains à ne se servir que du mot juste ! » (Journal de J. Renard). La dureté de la vie, à assurer le pain quotidien, à affronter la fureur antisémite (l'affaire Dreyfus) et le patriotisme annonciateur de 14-18, expliquent la causticité de cet auteur du tournant du siècle, meurtri et dérouté par ce monde sans cœur... qui fut celui de la Belle Epoque !

• Journal 1887-1910 de Jules Renard – Extraits par Claude Barousse - Actes Sud – Babel –
• Histoires Naturelles – édition établie par Léon Guichard – GF Flammarion – 1967 –
• Lithographies de Henri Toulouse de Lautrec – 1899
Document personnel du professeur, Bernard Mirgain

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