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Publié le par LAURENCE NOYER

L’homme, cette taupe de l’atmosphère.

Les livres frais qui sentent le cadavre, la charogne.

J’ai mal aux idées. Mes idées sont malades, et je n’ai pas honte de ce mal secret. Je n’ai plus aucun goût, non seulement au travail, mais à la paresse. Aucun remords de ne rien faire. Je suis las comme un qui aurait fait le tour des astres. Je crois que j’ai touché le fond de mon puits.

Après le Plaisir de rompre, j’ai cru que je devais faire grand. J’ai laissé les petites Bucoliques. Je voulais écrire trois, quatre actes. Avec quoi ? Le jeu de cinq ou six personnages créés par mon imagination me parait bête, insignifiant. Je ne peux sans doute travailler que sur moi-même. Mais où prendre, en moi, la matière de trois actes ? Ah ! des aventures, des aventures !

Et ce Journal qui me distrait, m’amuse et me stérilise !

Je travaille une heure, et tout de suite je sens une dépression ; et même d’écrire ce que j’écris là m’écoeure.

Ni les Taine ni les Renan, ne nous ont parlé de ces dégouts, de ces maladies cachées. Ne les connaissaient-ils pas ? Ont-ils eu la pudeur de ne pas se plaindre, ou la lâcheté de ne pas voir clair en eux ?

Qu’est-ce que je veux donc ? Parcourir le monde ; mais il faudrait être illustre, et, d’abord, il faudrait travailler pour le devenir.

Et prends garde ! En ce moment même, tu te forces, tu fais des phrases. Tu n’es plus sincère. Dès que tu veux te regarder dans une glace, ton haleine la brouille.

Et j’entends la bonne qui demande :

  • Quelle soupe qu’on fait, Madame ?
  • Comme d’habitude.

Oui ! il faut tous les jours faire de la soupe, et, aux légumes près, c’est tous les jours à peu près la même. »

SITUATION

Cette page du Journal a été écrite à une période particulièrement noire de la vie de Jules Renard. Son père, atteint d’une maladie incurable, va se suicider quelques jours après la date d’écriture de ce passage.

Celui-ci apparait d’abord comme un témoignage intime sur la crise profonde que traverse l’écrivain, mais aussi éclairant sur la pratique de l’écriture diaristique.

UN PESSIMISME RADICAL

Le pessimisme est ici philosophie. L’auteur rejoint la tradition des moralistes qui pratiquaient systématiquement la dépréciation de l’homme et du moi, mais sa critique ne se situe pas dans une perspective religieuse d’exaltation de Dieu : « L’homme, cette taupe de l’atmosphère ».

Le teste passe du général au particulier. Jules Renard analyse ensuite son propre cas et décrit les symptômes de sa neurasthénie.

L’ASTHENIE ET LA FATGUE PROFONDE

« Je n’ai plus aucun goût non seulement au travail mais à la paresse « « je travaille une heure et tout de suite je sens une dépression »

Il construit une formule : « j’ai mal aux idées » où se juxtaposent de manière insolite le physiologique (« j’ai mal ») et l’abstraction (« aux idées »). Il utilise des images inhabituelles pour évoquer son asthénie : « Je suis las comme un qui aurait fait le tour des astres » où se lit de ironie, cette auto-ironie devenant manifeste avec l’allusion à la fable de Fontaine, « L’Astrologue tombé au fond du puits. »

LA CYCLOTHYMIE

La phase dépressive s’accompagne de sursauts exaltés (« parcourir le monde ») ; (« j’ai cru que je devais faire grand »)

LE DEGOUT DE L’HABITUDE

Avec l’introduction de la saynète quotidienne, la petite séquence familière renvoie à une routine qui amène le diariste à évoquer la monotonie de l’existence à partie d’un infime détail quotidien.

LES FONCTIONS DE CETTE PAGE DE JOURNAL

LES NOTATIONS REALISTES

Elles sont au nombre de deux : « Les livres frais qui sentent le cadavre » proposent un jeu oxymorique où s’associent deux éléments contradictoires. La préparation de la soupe quotidienne est une notation triviale qui rompt avec les préoccupations littéraires et philosophique.

UNE REFLEXION SUR L’ŒUVRE LITTERAIRE EN COURS DE CREATION

L’écrivain note ses projets : « Je voulais écrire trois, quatre actes. » Il souligne sa difficulté à accepter les contraintes de la production dramatique, considérant que l’écriture intime est seule pour lui possible : « Je ne peux sans doute travaille que sur moi-même », et il pose la question d’un théâtre de l’intime. Le diariste s’interroge sur la fonction du journal et même sur la possibilité de son existence. Comme Amiel, il a l’impression que l’écriture diaristique donne l’illusion de l’activité : « Et ce journal qui me distrait, m’amuse et me stérilise. » Il pense par ailleurs qu’écrire un journal est une activité impossible, car l’œil ne peut se regarder lui-même : « Dès que tu veux regarder dans une glace, ton haleine se brouille »

UNE OBSERVATION DE SOI

Par le jeu des interrogations et des impératifs, l’auteur tente d’approfondir la connaissance de lui-même, il s’exhorte à la sincérité et se met en garde contre les formules : « (…) tu te forces, tu fais des phrases ». Jules Renard sent le danger de l’histrionisme qui guette tout diariste.

LA MISE EN RELATION DE SON PROPRE JOURNAL AVEC CELUI DES AUTRES DIARISTES

Jules Renard a l’impression de décrire des sentiments nouveaux ou du moins inexprimés, et il évoque les censures qui peuvent brider la sincérité : « (…)la pudeur de ne pas se plaindre, ou la lâcheté ne pas voir clair en eux ».

LES CARACTERISTIQUES FORMELLES DE L’EXTRAIT

La pratique de l’ellipse

Elle est présente dans

  • La formule gnomique d’ouverture
  • Les notations et les phrases sans verbes
  • Les juxtapositions : le recours systématique au « et » sans fonction de coordonnant.

Ce type d’écriture elliptique est caractéristique du journal. Ce passage est malgré tout travaillé, comme l’indiquent les nombreuses formules ironiques.

LA PRESENCE DU DIALOGUE

Le journal est d’ordinaire monologique mais l’auteur, ici, recourt assez systématiquement au dialogue

Le dialogue avec soi-même qui fait alterner le je et le tu

Es : « Qu’est-ce que tu veux donc ? », « tu te forces. »

A certains moments, le dialogue avec soi-même fonctionne seulement à la première personne : « Mais où prendre, en moi, la matière de trois actes ? »

Le dialogue avec un lecteur supposé

Les questions à propos de Taine et Renan semblent indiquer un destinataire peut-être extérieur : « Ne les connaissaient-ils pas ? Ont-ils eu la pudeur (…) ».

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