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Publié le par LAURENCE NOYER

Nozière : L’Intransigeant : 23 mai 1910, mort de Jules Renard « Au moment où j’achève cet article, j’apprends la mort de Jules Renard. Il était malade depuis plusieurs mois. Depuis quelques jours, tout espoir était perdu. Il disparaît, très jeune ; il n’avait que quarante-six ans. Il laisse des livres qui semblent parfaits et des pièces qui demeureront. La Comédie Française, qui joue trop rarement le Plaisir de Rompre, doit monter prochainement ce » chef-d’œuvre : Poil de Carotte. L’Odéon nous a donné la Bigote, Antoine, sur son théâtre du boulevard de Strasbourg, avait représenté Monsieur Vernet. Relisez ces comédies et vous reconnaîtrez toujours, sous l’impassibilité de la forme une profonde émotion. Deux amants se séparent. Ils ne prononcent que des phrases sèches. Cependant il y a dans cette rupture, l’éternelle douleur. Madame Vernet a été troublée par le jeune écrivain qui s’éloigne ; le mari, qui a compris ne dit presque rien, mais sa forte affection console la femme. Et restons-nous insensibles devant la tendresse qui s’épanouit timidement dans le cœur de M. Lepic, le père de Poil de Carotte ? Pouvons-nous apprendre, sans être touchés, la longue et muette souffrance de celui qui épousa la Bigote ? Presque tous les héros de Jules Renard sont douloureux parce qu’ils ont été timides, parce qu’ils n’ont pas osé avouer leurs sentiments profonds, parce qu’ils ont craint de parler. Ils ont des scrupules ; ils craignent de s’imposer ; ils laissent à d’autres la place qu’ils devraient occuper. Ainsi les directeurs de conscience s’installent dans les familles. Ce ne sont pas nécessairement des prêtres. Pour le bon ordre, Jules Renard redoutait autant que l’autorité du confesseur le prestige de l’écrivain, de l’artiste. Il avait un respect presque religieux pour la famille, c’est-à-dire pour l’union parfaite de deux êtres, pour le bonheur qu’ils peuvent donner à leurs enfants et en recevoir. Cette conception sacrée du foyer s’accordait bien avec ses idées républicaines. Il était maire d’une petite ville et il ne souriait pas en célébrant la cérémonie du mariage. Son théâtre célèbre les joies de la famille et raille ceux qui les peuvent troubler. C’est une leçon de morale civique. Mais elle ne nous est point donnée lourdement. Elle se dégage du dialogue ironique. Jules Renard ne nous révélait jamais ses préférences ; il les fallait deviner par ses mépris. Il avait le droit de montrer quelque dédain pour la médiocrité applaudie. Il ne recherchait pas le succès : il l’acceptait ; mais il préféra toujours à l’approbation du public la conscience d’avoir écrit une bonne page. Il avait le souci de trouver le mot juste, et c’est pourquoi il aimait les grands classiques, La Bruyère. Mais il ne résistait pas au lyrisme de Victor Hugo, à la richesse et à la précision de sa langue. Il ressentait pour les lettres une admiration qui devient chaque jour plus rare. Il y a une quinzaine d’années, je terminais ainsi une étude sur un de ses livres : « C’est avant tout, - et malgré tout, - un homme de lettres » Il voulut bien me remercier de cette conclusion. Il devait, au théâtre même, rester un homme de lettres. Ainsi, noblement, il justifiait cette parenthèse : - et malgré tout. Je le revois, dans les salles de théâtre, pendant les répétitions générales. Il se gardait bien de juger la pièce, car il se rappelait qu’il était un invité. Mais quand le succès nous semblait injuste, nous échangions un regard et un sourire. Il a montré, dans ses chroniques dramatiques, la sureté et l’indépendance de son goût. En quelques années deux jeunes écrivains meurent qui ne seront pas oubliés, et je pleure Jules Renard comme j’ai pleuré Marcel Schwob. »

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