PAON

Publié le par LAURENCE NOYER

Daniel Grojnowski

Le Paon

L’histoire littéraire, l’érudition, s’efforcent de remédier aux déperditions du sens qu’entraîne l’oubli des références. Mais le texte comique, comme le mot esprit, ne peut s’appuyer sur un appareil de notes savantes sans risque de dénaturation. Quand ne jaillit pas l’étincelle de l’intelligence immédiate, l’explication fait long feu. On lira le portrait du Paon dans Histoires naturelles de manière différente selon qu’on y repère une tradition littéraire ou qu’on y discerne également une référence d’époque.

Dans le premier cas, cette page met en scène le personnage du Glorieux. L’animal démarque l’humain à des fins satiriques. Le texte élabore son propre jeu de références par la double isotopie du « paon » et du « prince ». Il hérite d’une tradition, celle du bestiaire, de la fable, de la satire, où les récits de La Fontaine interfèrent avec les Caractères de La Bruyère. Les références internes au texte qu’on lit, mettent également en place un implicite externe, d’obédience culturelle, qui relève de la longue durée, celui du portrait-charge.

Dans le second cas, la référence se précise. Elle vise la vogue de l’artifice et du raffinement « décadents ». Le paon de Jules Renard n’apparaît pas comme un personnage chiffré mais comme l’emblème d’une préciosité en vogue, qui se passionne de travestissements exotico-romanesques, de japoniaiseries, de décors surchargés de nacre et de ramages, où se déploient plumes et palmes. Qu’on songe aux types pittoresques qu’incarnent le sâr Pélédan, Jean Lorrain, Pierre Loti, qu’on se réfère à des Esseintes, aux illustrations de Beardsley peu importe. Pour un lecteur des premières éditions, « le Paon » se réfère manifestement à un esthétisme mâtiné d’inversion. Une photographie de Robert de Montesquiou prise en 1887 dans son jardin de Passy, le montre se pavanant devant une ombrelle décorée, grande ouverte, qui lui fait faire la roue littéralement.

La référence culturelle indistincte se double ainsi d’une référence datée. Le type de l’esthète homosexuel apporte au portrait du Paon « glorieux » une valeur ajoutée. Elle transforme la tonalité du texte aussi bien que son contenu : le portrait-charge vire à l’acide, tandis que toutes sortes d’informations se trouvent motivées par l’émergence d’une composante nouvelle : on comprend désormais de quel genre de « fiancée » il s’agit, pourquoi le Paon l’appelle Léon !, pourquoi les volailles poulettes se désintéressent de l’affaire et pourquoi chaque fois le mariage est remis au lendemain.

L’humour en demi-teinte de Jules Renard appelle toutes sortes d’accommodations de la part des lecteurs. La gamme des effets produits est fonction de ses compétences en matière littéraire, historique, mais aussi en matière d’usage de cour ou de basse-cour. Il n’en demeure pas moins que s’y affirme clairement l’appartenance du texte à la Littérature. Le lecteur qui ne perçoit pas l’allusion au dandysme « fin de siècle », outre qu’il s’amuse à imaginer un Fat célibataire, goûte le poème en prose et ses effets de plume.

Commenter cet article