G. de Pawlowski : Comoedia, 3 octobre 1913 « Poil de Carotte » (théâtre)

Publié le par LAURENCE NOYER

G. de Pawlowski : Comoedia, 3 octobre 1913 « Poil de Carotte » (théâtre) « Ce n’est point par suite d’un simple hasard de distribution, mais en vertu de raisons très profondes, que Mme Suzanne Després se trouve être la meilleure interprète de Poil de Carotte et d’Hamlet. J’ai dû me borner à indiquer cette idée le jour même de la représentation : je crois qu’il est nécessaire de l’expliquer plus complètement. Je sais bien que, pour le public qui classe les œuvres d’après leur scénario, tout rapprochement entre Hamlet et Poil de Carotte paraîtra tout simplement paradoxal. Pour ceux qui recherchent au contraire, en dehors de toute apparence extérieure, la matière artistique d’une œuvre, pour ceux que l’idée profonde seule émeut, cette comparaison sera au contraire, j’en suis persuadé, toute naturelle. C’est à la suite d’une révélation qui lui ouvre brusquement les yeux sur la vie réelle telle qu’elle est que Hamlet se trouve brusquement transposé au-dessus du vulgaire. C’est à la suite d’une révélation identique que tout se transfigure autour de Poil de Carotte. Lorsqu’il se sent soutenu, guidé, appuyé par le spectre de son père, Hamlet ne peut manquer de trouver désormais toutes les préoccupations humaines mesquines, provisoires, ridicules ; il voit tout, dès lors, sous un angle plus large. Une évolution identique s’opère dans le caractère de Poil de Carotte. Il souffrait sans comprendre, jusqu’au jour où son père laisse échapper le terrible aveu, jusqu’au moment où Poil de Carotte sait qu’il n’est plus seul, que son père, lui non plus, n’aime pas Mme Lepic. Et c’est la même impatience, la même fièvre, chez Poil de Carotte que chez Hamlet. Tout aussitôt, Poil de Carotte se sent pris d’une immense pitié pour son père, il est enflammé d’idées de vengeance contre cette méchante femme qui les a fait souffrir tous les deux. Il n’est plus seul, il possède une idée supérieure, une MISSION. Les épreuves ne l’effraient plus. La vie, lui semble tout aussi affreuse qu’auparavant, mais il se sent désormais supérieur à elle puisqu’elle lui paraît ridicule et qu’il la méprise. Il faut pardonner à Poil de Carotte comme à  Hamlet les exagérations que provoque naturellement une telle révélation chez un esprit jeune. C’est une chose formidable, en effet, que cette fenêtre ouverte brusquement par le libre examen et qui permet à un homme de considérer avec dégoût les horreurs de son cachot dès qu’il a le ciel derrière lui. Evidemment pour le public, Poil de Carotte reste bien au-dessous d’Hamlet, car le public aime les évènements tragiques et le sang répandu. Mais, que voulez-vous, Poil de Carotte vous le dirait avec résignation. Tout le monde ne peut pas être assassin ni prince Danemark, surtout quand on habite un petit village de la Nièvre. Pour le littérateur, la parenté est étroite entre les deux personnages ; le procédé qui les inspira à trois siècles de distance et dans des conditions très différentes demeure le même. Ce procédé, je l’ai déjà dit, c’est celui-là même que connaissent tous les artiste, tous ceux qui ont entrevu, ne fut-ce qu’une fois dans leur vie, les réalités qui demeurent : le dédain des fausses réalités. »

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