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Publié le par LAURENCE NOYER

Henri Bachelin : Comoedia, 22 mai 1911 « Dans ce pré, où Poil de Carotte jouait au mari et à la femme avec Mathilde, immobile et raide, sous sa toilette de clématite sauvage, on n’a même pas besoin de se dresser sur la pointe des pieds ; la haie ne monte pas trop haut, et l’on aperçoit tout de suite le cimetière. Poil de Carotte ne pouvait pas le voir ; on enterrait alors au tour de l’église, et puis, quand on joue avec Mathilde, on ne pense pas à la mort. Mais rappelez-vous la cousine Nanette. Elle dit ! –je vois mieux les blancheurs que le reste. Ainsi, là-bas, j’aperçois quelque chose de blanc, mais je distingue mal. – Ce sont les murs du cimetière neuf. La cousine Nanette regarde longtemps du côté des murs. – J’aimais mieux l’autre cimetière, dit-elle ; je trouve celui-là trop loin de l’église. – Il n’est pas loin du pré, pas loin non plus, quoi que vous en disiez, cousine Nanette, de l’église. C’est un cimetière de village. Une grande paix plane au-dessus des sépultures. Elles ne sont pas très nombreuses, parce que ce n’est qu’un village de cinq cent habitants. Point de rues, mais des ruelles et des chemins le long desquels de vieilles maisons à toits de chaume et de tuiles se suivent et se tiennent par des murs de courettes, comme on se donne la main. C’est dans ce cimetière, à droite, contre le mur qui lui cacherait le pré, qu’il repose depuis un an. On entend le frisson des arbres sur les bords du canal, mais on fait surtout attention au bruit des tristes arbres, des tombes. Il répondait à une enquête sur les deux Académies : - Pourquoi chagriner nos maîtres ? Un peu de patience. S’il y a dix académiciens de trop, laissons « opérer » la mort. Il ne lui faudra pas longtemps pour réduire les Immortels au nombre légal. Et elle saura mieux que nous, faire un choix tel que personne n’y trouve rien à redire. Et en était donc bien sûr ? Nous n’avons pas encore ratifié le choix qu’elle fit de lui. Connaissez-vous ce « dessin de Vallotton commenté par Jules Renard » ? Assise sur un banc, Mme Lepic tricote. Assis pas trop près d’elle Poil de Carotte la regarde de biais. Voici le dialogue : - «Mme Lepic : - Quoi ? Poil de Carotte : - Rien. Mme Lepic : - Si, je t’en prie. Notre livre va-t-il un peu ? Quelle mine te fait Flammarion ? Poil de Carotte : - Une mine d’or. Mme Lepic : - Et la presse, le public, tes amis ? Poil de Carotte : - Je ne suis pas mécontent. On trouve ça neuf, drôle, écrit. Mme Lepic : - Mon pauvre Poil ! qu’est-ce qu’on dira donc quand tu seras mort ? Mme Lepic n’était pas là pour l’entendre ; elle l’avait précédé de quelques mois dans le caveau de famille, derrière le mur blanc. Mais si l’on a cessé de trouver ça drôle, si l’on est parvenu à dégager Renard du groupe des humoristes professionnels, on a continué de trouver ça neuf, écrit. Dans ses Tablettes d’Eloi – ce paragraphe n’a pas été repris dans le Vigneron dans sa vigne – il disait : - Je me moque d’une idée directrice, d’un problème moral, des nuages métaphysiques comme de noisettes creuses. Je préfère au beau livre la belle page, et à la belle page, la belle phrase. C’est ainsi qu’il n’a jamais procédé que par affirmations, avec certitude. Je ne puis le comparer, et dès ses débuts, qu’à un arbre solide, transplanté de son village à Paris, mais avec toute sa sève. Ses racines n’absorberont point le suc de la terre étrangère, ou bien ce sera, non pour s’en enrichir, mais pour le transformer en la substance de l’arbre, et ses branches ne se laisseront ni couper, ni même diriger contre sa volonté, voire contre leur fantaisie. Ses admirations les plus fortes n’arrivaient pas à l’entamer, à le modifier. – Il cultivait avec frénésie, dit Ernest Reynaud, Bossuet et Pascal. Il savait par cœur La Légende des siècles. A ne considérer que ses auteurs, je m’imaginais chez lui, un style flamboyant, doré des flammes d’Ezéchiel, une sorte de fracas lyrique… Mon cœur battait lorsque j’ouvris pour la première fois son manuscrit. Je tombai sur une phrase : « C’est beau, des fesses de cheval ! » Cet amour de la belle phrase chez les autres ne pouvait pas ne point l’amener à écrire de belles phrases, pour son compte, à sa manière à lui, à la manière de … Jules Renard. Dès Crime de Village (1888), on le trouve tout entier : - Toute la campagne éclatait comme une peinture fraîche, avec des horizons d’odeurs. Des deux côtés du chemin, les mûres rouges saignaient ; les cenelles rouges saluaient ; les gratte-culs rouges haussaient la tête ; les prunelles encore vertes couraient éparses comme des perles de colliers brisés. Tout de suite, il a vu de ses propres yeux, écouté de ses propres oreilles. Il a dit nettement ce qu’il pensait, affirmant, sachant que ses certitudes à lui en valaient d’autres. […] Les quelques citations que j’ai faites serviront, je l’espère, à montrer que Renard ne se chercha pas longtemps. Il ne tâtonna guère que pendant les toutes premières années de ses débuts, de 18 à 23 ans, lorsqu’il écrivait des vers. Né en 1964, il a publié Les Roses en 1886, Crime de Village en 1888 et Sourires pincés en 1890. De ce dernier livre, Alfred Vallette disait : - S’il se pouvait – l’agréable hypothèse – que fussent anéantis tous le livres qui ne fleurent pas un parfum spécial, les Sourires Pincés seraient de l’infiniment petit nombre de ceux qu’aligneraient encore les rayons de la Bibliothèque Nationale. Il avait écrit, en plus, un roman : Les Cloportes, que devait publier Le Roquet et que Trézenik annonçait ainsi : - Ce qu’il a voulu, en toute évidence, et je dois dire que son but est rempli, c’est nous donner les sensations de la vie de province, terne, grise, vide, végétante. Il a choisi ses types parmi les végétants les plus végétants, il les a placés dans un décor qu’il connait, le Morvan, où il est né, et dont pourtant il s’attarde rarement, tant ses types lui tiennent au cœur, à nous faire passer devant les yeux en de rapides pages le panorama trop peu accusé. Mais, j’en demanderais pardon à Trézenik s’il vivait encore, Jules Renard n’était pas morvandiau. Il faut bien que le Morvan finisse quelque part. Et Chitry-les-Mines, où il vécut son enfance et qu’il n’abandonna jamais, est à quelque kilomètres de la stricte limite géologique du Morvan. Cela simplement pour fixer un petit point d’histoire littéraire. Avec la prose, il fut presque immédiatement maître de sa vision. Il avait encore, à la fin de sa vie, ce même recul instinctif que nous lui avons vu tout à l’heure devant les grands gestes, et à ce même besoin de contrôles les phrases toutes faites, et celles que leur lyrisme obligeait à rester vagues et qui ne concordaient pas avec son amour de la précision, de la netteté. Il n’est pas entré dans la vie avec l’intention de voir gai, mais de voir juste, et de nous dire ce qu’il voyait. Son ironie a comme un double masque ; sous le sourire pincé, nous savons maintenant découvrir la gravité, la tristesse. Le fonds de l’homme de talent, a-t-il­-dit lui-même, qu’il soit ironiste ou lyrique, c’est le désespoir morne de n’avoir pas plus de talent. Il travailla beaucoup. Je viens de relire toutes les lettres qu’il m’écrivit, et, à la fin de presque toutes, c’est le même refrain qui sonne : Travaillez, il n’y a pas autre chose. Travaillez avec acharnement. Je n’ai pas mieux à vous dire. Le reste s’arrangera. Reposez-vous de vos fatigues, et…travaillez. Je travaille un peu et regarde beaucoup. Vous m’avez fait relire quelques passages que j’oubliais. Ils me donnent l’envie de travailler. Je ferai mieux. Au fond, tout se résume à ceci ; il faut purifier son goût et son talent. J’essaierai. Avec Marcel Boulenger, c’est surtout du « Jules Renard affectueux, sensible, presque paternel, qui tremblait à l’idée de peiner qui que ce fut », que nous nous souviendrons. Nous relirons les pages si émouvantes – parce que si émues – qui lui consacra Legrand-Chabrier, au lendemain de sa mort, le jour de son départ vers la terre natale : « Par l’étroit escalier, c’est l’ascension des porteurs de condoléances. Il redescendent marqués comme si leur front avait touché par des cendres catholiques. Ils ont vu la plus grande douleur humain… et beaucoup sur le seuil sont restés stupides. Ils ont aperçu une main blanche de femme qui caressait pour le retenir le grand cercueil tout enguirlandé de fleurs. Et ils n’ont pas osé, si respectueusement qu’ils eussent accompli le geste, regarder Gloriette au visage. Ils ont ravalé les mots qu’ils auraient voulu lui dire et qu’ils auraient balbutiés. Ils se sont enfuis, misérables. » Et si, encore aujourd’hui, si, un an après, nous n’osons pas « regarder Gloriette au visage » assurons-la, de loin, elle et ses deux chers enfants de notre compassion douloureuse, et … travaillons, pour n’être pas tentés de pleurer. »

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