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Publié le par LAURENCE NOYER

Louis Nazzi : Comoedia, 25 octobre 1911 et 1er novembre 1911« Le Théâtre de Jules Renard » « Le Théâtre complet de Jules Renard paraît dans une édition à bon marché. Le fait vaut qu’on le signale, ici, et qu’on le retienne. Il est juste, il est heureux que soit offert à tous et largement répandu, l’un des « théâtres complets » les plus nobles, les plus riches de sens et d’émotion et les plus généreux d’âme de ce temps. Il y a une vertu dans l’œuvre de Jules Renard que tous peuvent respirer ; je pense à la probité de l’écrivain, au parfum de cette conscience unique, qui se révèle, si directement, au lecteur. Qu’il aille donc, ce recueil de petits chefs-d’œuvre, vers tous ceux pour qui il fut lentement, tendrement, opiniâtrement composé ! Qu’il éveille, sous d’autres fronts, en d’autres yeux, le sens d’une beauté simple, humaine, contenue ! Qu’il agrandisse encore cette nombreuse famille, triste et souriante, des amis inconnus de Poil de Carotte qui réunit en une même adoration, et d’où qu’ils viennent, tous ceux qui ont souffert et qui ont vu souffrir. Le lendemain de la mort de Jules Renard, M. Léon Blum écrivait, dans Comoedia, ces belles paroles de piété littéraire : « Peut-être son amour entier et intraitable de la justice fut-il pour quelque chose dans l’injustice qu’il a subie. Car il faut bien reconnaître que Jules Renard n’a pas recueilli pleinement de son vivant, la part de gloire qui lui était due. La réparation sera prompte… » Il y a déjà plus d’une année que ces mots d’espoir ont été prononcés, et jamais semble-t-il, se silence sur Jules Renard n’a été mieux observé, plus accablant et plus absolu. Il n’est, chez nous, de protestations, d’admiration et de déférence que pour les puissants et les triomphateurs du jour. On dirait qu’on ignore, en ce pays, qu’avec Jules Renard s’en est allé le plus grand disciple de Gustave Flaubert, le plus digne et le proche du grand maitre (Maupassant n’a pas assez obéi à Flaubert, écrivait-il à M. Bachelin), un maître, lui-même. Personne ne rappelle sa leçon, ne prend à témoins ces beaux livres, ne se donne la joie de prononcer son nom, que le respect entoure. C’est à croire que Jules Renard vit encore, que le mot d’ordre persiste de lui refuser ces petits bonheurs, dont il fut privé plus qu’un autre et dont il était avare ! Rien ne paraît de ses œuvres posthumes, de son important journal, de son théâtre non publié ! La Comédie Française, gardienne de notre trésor littéraire, fait attendre, obstinément, à Jules Renard, comme s’il était là, la reprise de Poil de Carotte, tandis que triomphent, plus ou moins sur ses planches vénérables MM. Wolff, Lavedan, de Flers. Et il ne s’agit que d’un acte : un décor et quatre personnages ! On pense sans doute, dans l’entourage de M. Claretie, que Poil de Carotte et son auteur peuvent attendre ! Il appartient à quelques-uns de protester ! Non ! la réparation due à Jules Renard, ne sera pas prompte. Il ne faut pas s’en étonner. De même il a travaillé toute sa vie durant , avec une lenteur têtue, de même sa gloire ne se fera qu’avec l’assentiment des années. Ce n’est pas impunément qu’on a conçu, porté, parachevé l’œuvre la plus foncièrement honnête ; qu’on a employé les mots, d’après leur sens profond, en brave homme qui cultive son champ, et non en rapin ivre qui fait des farces ; qu’on a produit, toujours, non sur commande mais toutes les fois que l’émotion, battait à la tempe comme un secret avertissement… Ce n’est pas impunément qu’on a composé ses livres, comme un miel, de mille petites observations rigoureuses, invisibles pour d’autres yeux, cueillies ici et là : qu’on a banni de ses pages parfaites tout clinquant, tout panache, tout ornement factice ; qu’on a cru, religieusement, à l’art et au style, comme une bonne femme de campagne croit en Dieu et en son église : qu’on confondu, volontairement, les vertus littéraires et les convictions de l’âme et du cœur – parti pris tenace et indéracinable !... Ce n’est pas impunément qu’on a été Jules Renard, simple et si grand !...En ces années de bluff et de surenchère, tant de mérites, pourtant si tangibles, passent inaperçus ; une originalité si profonde disparait devant tant de renommées surfaites et provocantes ; une telle richesse, parce qu’elle n’est pas étalée, n’attire pas le badaud et ressemble à de la pauvreté…C’est un plaisir non pareil, pour qui se voit tenu de lire la production dramatique courante, si courante ! que de rêver sur un acte du Jules Renard. A part le théâtre de Henry Becque et de M. Georges de Porto-Riche, je ne sais rien de plus plein à la fois et de plus libre, de plus vif et de plus contenu que par exemple, « le minutieux et grandiose Plaisir de rompre », pour employer les justes épithètes de M. Edmond Sée, ou que cet âpre, quotidien et sublime Poil de Carotte. Quelle lecture théâtrale donne, dès les premières répliques, plus de certitudes, vibre d’un frisson plus humain, invite à une méditation plus intime et plus familière ? Certes, on n’a point l’impression d’assister à une représentation ; il semble qu’on surprenne, au hasard, entre deux protes, des confidences chuchotées. Un acte de Jules Renard est comme un raccourci d’existences, un comprimé d’humanité. Non qu’il harcèle ses personnages, les vide de toutes leurs petites histoires, et leur fasse rendre gorge, en cinq sec ; loin de là ! Jamais il n’intervient pour leur poser des questions ni pour les condamner à l’éloquence ; nul écrivain n’a plus de pudeur et plus de discrétion. Il laisse ses héros converser à leur guise, aborder un sujet, le quitter, lancer une drôlerie, soupirer, se recueillir, garder entrer eux le silence, reprendre l’entretien et le mener, tout en musant. Il ne les considère pas comme les facteurs d’un spectacle ; il n’exige de leur bonne volonté ni cris ni contorsions ; il cherche, en eux et par eux, le secret de la vie. C’est dans ses deux premières comédies, dans Le Plaisir de Rompre et le Pain de Ménage qu’on surprend le plus directement, et comme à vif, l’ambition et les rares mérites du métier dramatique de Jules Renard. Deux dialogues en somme, à deux personnages, rompus souvent et souvent repris, pleins d’abandon, de vivacité capricieuse et mélancolique, de charme non joué, naturel, instinctif. Deux anecdotes de la vie intime, deux histoires bien banales et bien connues de l’amour ! Une rupture entre amants, à l’amiable, les lèvres souriantes et le cœur qui saigne, à lentes gouttes, par la blessure toute fraîche ! Un essai d’infidélité entre deux êtres également mariés, qui parlent de liberté et d’espace comme deux oiseaux qui s’écoutent piailler, doucement, d’une cage à l’autre ! Sujets, mis dans le commerce, et qui n’appartiennent pas, Dieu merci, à Jules Renard. A les reproduire à tant d’exemplaires biscornus, c’est miracle que M. Michel Provins ne nous en ait pas dégoutés ! Lisez ce chef-d’œuvre du dialogue, le Plaisir de rompre ! dès les premiers mots, l’atmosphère s’établit, toute chargée d’émois et de menaces, sans cesse troublée. On sent couver, sous les répliques railleuses, un de ces drames quotidiens, où les cœurs usent leurs forces. Que de gênes, de poses, de sourires qui sont des sanglots, d’ironies qui sont des désirs, entre cet homme et cette femme, qui se séparent en « bons camarades » ! Le long rappel de leurs corps et de leurs lèvres, tandis qu’ils s’épuisent à émietter le temps, à enchainer douloureusement les répliques ! et comme il paraît pénible, comme il est facile, pourtant, de quitter cette maison, de fuit cette belle et bonne amie, de dire adieu à tout ce passé ! Triste rivalité de la femme tendre, qui ne sait pas se défendre, et de l’homme égoïste, si maître de soi dès que le désir lâche prise ! […] Jules Renard a écrit, quelque part, qu’il valait mieux composer de grandes comédies que de petites, parce qu’il fallait plus de temps pour achever celles-ci que pour mettre au point celles-là. Cette boutade venant de l’auteur de Poil de Carotte n’a rien de paradoxal ! Si leurs personnages consentaient à faire un peu de gymnastique, à élever la voix et à appeler leurs proches à la rescousse. Le Pain de ménage et le Plaisir de rompre feraient deux excellentes pièces en trois actes et à succès : et la critique célébrerait, à l’envi, la science des entrées et des sorties, l’art de délayer l’action et d’effacer les caractères, en un mot, le métier de l’auteur, pris dans le sens le plus détestable. A relire son théâtre complet, on s’étonne et on demeure émerveillé de découvrir tout ce que Jules Renard y a mis du meilleur de lui-même. Il a passé du livre à la scène, naturellement, sans brusquerie ni hâte, vénale. Il a gardé, en écrivant ses comédies, ses fortes qualités natives d’expression originale et d’émotion concentrée, qui font de l’auteur de Ragotte le maître de la prose contemporaine. Il est resté simple, franc et grave. Vainement on chercherait une concession , une rouerie de métier, une invite flatteuse au public. Avec Henry Becque, Jules Renard a considéré l’art dramatique comme un art de sacrifice, ayant des lois profondes, de dures exigences, qui sont celles de sa vie propre. Il a toujours regardé en lui-même avant de risquer une réplique ou d’établir une scène. Il compte parmi ces quelques auteurs très rares, qui n’ont jamais écrit face aux spectateurs. De toutes les définitions qu’on a données de l’art de Jules Renard, la plus inattendue, la plus répandue et la plus fausse, à coup sûr est celle qui veut que l’auteur de Poil de Carotte soit un humoriste. Et pourtant, l’a-t-on assez dit et redit ! Dernièrement encore, un choix de proses de Jules Renard figurait dans une collection d’auteurs gais ou qui cherchent à l’être. Au reste, peu de critiques, et non des moindres, ont évité cette erreur. Jules Renard, qui était scrupuleux, a beaucoup souffert de cette appellation légère. Il s’est toujours défendu d’être un amuseur de profession, un « rigolo » à la tâche. Dans une interview de 1904, à propos des écoles littéraires, il déclarait : « On dit humaniste, naturiste, comme on dit humoriste, ironiste, etc. C’est peut-être la même chose, Ironiste ! Quand on pense que Catulle Mendès lui-même s’y est laissé prendre ! Il a cru que nous voulions faire de l’esprit ! Le fonds de l’homme de talent, qu’il soit ironiste ou lyrique, c’est le désespoir morne de n’avoir pas plus de talent ! « Ainsi parlait l’homme dont voulait faire un joyeux compère, un habile farceur ! Il suffit cependant, de lire telle pièce de Jules Renard pour découvrir que l’auteur n’a qu’un parti pris : celui d’exprimer, largement et en profondeur, ses personnages. Sur ce point, son théâtre est significatif, à l’égal de ses œuvres les plus mûries, du Vigneron dans sa vigne ou de l’admirable Ragotte. Dans ses comédies, si plaisantes à entendre, qi versent dans l’âme une telle plénitude de contentement, pas un ornement, une distraction, une paillette, pas un détail surajouté, enfin, dans le but d’excite l’hilarité du public ! Le comique de ce théâtre monte de l’âme des personnages, et non du cerveau de l’auteur. Comique amer, si mesuré, si resserré, fait de tant de choses ! Comique discret, involontaire, où il entre tant de timidité, de pudeur et de fierté ! Comique, qui n’est que de la tristesse qui se brave elle-même et qui s’entraîne à sourire ! Comique qui exige la complicité amicale et attendrie du spectateur, douce fraude ! Feuilletez au hasard, ce théâtre complet, qui est d’une seule encre, où l’on retrouve, partout la même observation aiguë et dont le dialogue, quelque page qu’on lise, rend un son si net, si sûr et si humain ! Vous ne trouverez pas, je vous le dis, un de ces mots d’auteur, fusées vite évanouies, hommages intéressés à l’esprit du public ! Pour sourire d’une réplique de Renard, il ne suffit pas de l’avoir entendue : il faut des âmes préparées à la recevoir ; il faut qu’elle y enfonce sa pointe, qu’elle y demeure fichée et qu’ elle éveille, en vibrant, tout un monde d’impressions anciennes, qu’on croyait mortes ! Et, à dire vrai, on ne sourit pas de joie, on sourit sur soi-même. Voyez, par exemple, le douloureux Poil de Carotte, étreint de toutes parts par le mystère de vivre ! Lorsqu’il apprend que son père n’aime pas sa mère, après l’inévitable stupeur surmontée, il recherche la raison profonde de ce désaccord : il lui faut une explication ; il ne pourrait vivre sans elle. Et il questionne M. Lepic, avec quelle inquiétude ! Il fait appel à toutes ses connaissances psychologiques : Je t’assure papa, que je réfléchis pour mon âge. Je lis beaucoup, au collège, des livres défendus que les externes nous prêtent, des romans… Veux-tu que je devine, veux-tu que je te pose une question ? au hasard, naturellement. Si tu me trouves trop curieux, tu ne me répondras pas. Je la pose ? Et comme M. Lepic, laconique, répond : « pose », voilà notre Poil de Carotte pris au piège, qui ne sait plus comment sortir de l’impasse où de lui-même, il s’est engagé. Certes, il a besoin de savoir, il lui faut une certitude ; il n’est pas homme à renoncer à la solution d’un problème, capital à ses yeux : il est là, dirait-on, pour son compte. Mais d’autre part, il ne peut formuler le grief supposé ; sa pudeur se révolte ; il est angoissé, tout étranglé d’oser diriger une telle accusation, et peut-être redoute-t-il d’être trop clairvoyant, de réveiller des souvenirs cruels. Jamais il n’a été si malheureux, si traqué, si accablé ! Auprès du supplice qu’il endure que sont les pauvres raclées de Mme Lepic ? Les yeux fermés, les dents serrées, Poil de Carotte a lancé sa phrase qui, enfin a passé. Voilà qui est fait ! Sauve qui peut ! Tout défaillant, il attend la sentence ; que va répondre son père ? Du fond de son trouble, il écoute, plus ému qu’un accusé ; Poil de Carotte joue une grosse partie ; il sent qu’il vit des secondes décisives. Aussi quand M. Lepic, qui a acheté chèrement le droit d’être un qui s’en fout, lui annonce imperturbable : « Rassure-toi, ta mère est une honnête femme » Poil de Carotte remonte à la surface, maîtrise ses nerfs, reprend possession de lui-même, et s’écrie, dans une prise d’air : « Ah ! tant mieux pour la ‘ ! » Il est sauvé ! N’empêche qu’il est en sueur, comme assommé, et qu’il l’a échappé belle ! Certes, je n’ai pas entrepris de démontrer avec l’explosion de Poil de Carotte : « une grande faute contre la morale, le devoir et l’honneur ! » ne suscite point les rires des spectateurs. Il y a là, à chaque représentation, un gros effet comique, comme on dit, et qui ne rate jamais. Je le sais. J’ai voulu montrer simplement, tous les éléments psychologiques qui composaient cette naïve demande, et combien elle était conditionnée, nécessaire, non plaquée. En somme, si nous sourions – sourions nous vraiment ? – ce n’est pas de la réplique en elle-même, c’est de voir le pauvre Poil de Carotte se débattre, ouvrir en vain la bouche comme un oisillon qui s’étrangle, ne pouvoir se délivrer de la dangereuse interrogation qui le hante et qui veut être posée… Et du plus loin de notre enfance à tant de souffrances infimes, nous entendons qui leur répondent, des souvenirs effacés, des rappels indistincts, d’autres petites lointaines souffrances endormies… En écrivant deux feuilletons sur le théâtre de Jules Renard, je n’ai pas eu l’intention, je prie le lecteur de le croire, de découvrir Poil de Carotte ; j’ai voulu répéter, simplement dans des phrases à moi, le nom d’un grand artiste probe et sincère. Tout inutile qu’elle paraisse, la critique, si elle est désintéressée, peut faire un peu de publicité claire, autour de belles œuvres ! C’est le seul mérite que je lui reconnaisse ! Le reste est radotage et banalités aimables. Il me faut dire un mot pourtant, de la Bigote, cette comédie franche et classique pour laquelle on a été si sévère. On a voulu y voir une pièce à thèse, un pamphlet anticlérical, une production sans beauté. Je suis certain que le temps élévera la Bigote à sa juste place, qu’on lui dénie et qui est à la même hauteur que Poil de Carotte. Cette dernière pièce contient, du reste, en puissance, la confession pathétique de M. Lepic. Il lui faut la venue d’un étranger, de l’heureux M. Paul, candidat au mariage, pour que M. Lepic laisse éclater sa rage contre les curés, qui ont empoisonné son pain de ménage. Il emplit, dites-vous ? de sa fureur si longtemps muette, le second acte de la Bigote : songez qu’il a enduré vingt-sept ans la présence de l’ennemi dans sa maison ! ll a bien le droit d’être déchainé une fois dans sa vie, cet homme ! Non ! la Bigote n’est pas une pièce à thèse ! j’y vois une forte comédie de caractères de la grande tradition comique, qui va de Molière à Mirbeau. M. Lepic n’est pas un fantoche, qui récite une diatribe apprise. Il vit. Il remâche un tourment vieux de vingt-sept ans. C’est un homme mal marié. Vie lamentable ! M. Lepic est un bourgeois de1908 établi dans le village où il est né, mais radical-socialiste de sa commune et marié à une bigote fieffée. Comme tel, il a un tempérament, un langage et des idées qui, pour n’être pas les nôtres, ne lui sont pas moins propres. Il est permis de le taxer d’étroitesse de pensée et de voir, en ce très brave homme, un sectaire de clocher. Qui oserait affirmer qu’il n’est pas agissant et pensant, que la belle conviction qui le possède, n’est pas humaine et qu’il manque d’arguments, en quelque sorte, vitaux ? Mais il faut laisser passer, sur la Bigote, une vingtaine d’années. Alors on en parlera avec justice. »

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