Yvon Delbos

Publié le par LAURENCE NOYER

Yvon Delbos : Le Radical, 24 mai 1912 « Poil de Carotte » (théâtre) « Le talent si original, si profond, à la fois si âpre et si tendre de Jules Renard vient d’être consacré définitivement à la Comédie-Française. Cette histoire d’un pauvre enfant méconnu de son père, haï par sa mère avec une rage doucereuse, à demi inconsciente et néanmoins raffinée – la propre histoire, paraît-il, de Jules Renard – a profondément ému les spectateurs. Il n’y a pas de mots à effet, de ces mots soigneusement enchâssés dans le dialogue pour forcer les applaudissements, et cependant presque toutes les répliques portent, tant elles dégagent d’observation humaine, de fine et sobre émotion. L’adaptation vaut le roman, fait presque unique dans notre théâtre. C’est que Jules Renard a su prendre un instant décisif dans la vie de Poil de Carotte : le moment où son père et lui se découvrent, où il commence à comprendre sa mère et où il finit de se connaître lui-même. C’est « la crise » du drame classique. Et sur cette évolution brusque et décisive, les mots suggestifs et chargés de sens projettent leur vive lumière. Ce petit chef-d’œuvre a été admirablement joué par Mlle Leconte (Poil de Carotte) qui fut très simple et très émouvant. Elle n’a que le joli défaut de prêter à l’enfant un peu trop de grâce ; s’il avait eu ce joli regard et ce sourire charmeur, il aurait désarmé sa mère elle-même. M. Bernard a exprimé avec un art achevé le caractère renfermé, brutal et chagrin par timidité, du père Lepic. Mlle Fayolle a silhouétté une Mme Lepic très vraisemblable. Son regard hypocrite et dur, sa voix doucereuse et revêche sont saisissants. C’est bien la femme que l’on s’imagine, la dévote Dussane, en petite bonne compatissante, mérite aussi des éloges. »

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