André Lang : Comoedia, 23 aout 1925 « L'Horreur du métier littéraire »

Publié le par LAURENCE NOYER

André Lang : Comoedia, 23 aout 1925 « L'Horreur du métier littéraire » « Rien n’excite plus la curiosité des amis des lettres que l’annonce de la publication du Journal d’un écrivain véritable. Outre le plaisir de connaître intimement un créateur aimé ou seulement admiré, il y a, pour expliquer cet appétit de confession, l’extraordinaire attrait que revêt aux yeux de tous ceux qui s’occupent de littérature l’espérance du secret dévoilé. Quel secret ? questionneront les profanes. Les secret du métier littéraire : Comment écrivait-il ? Que pensait-il de ses confrères ? Que pensait-il  lui-même de ses œuvres ? Se décourageait-il aisément, Souhaita-t-il la gloire ou la fortune ? Pensait-il être méconnu ? Autant d’interrogations dont la puérilité déconcerte lorsqu’on les sépare de leur objet, et qui ne se justifient que par l’extrême simplicité, quasi enfantine en effet, des préoccupations des « gens de lettres ». Nous aurons, dans quelques semaines, un nouveau Journal ( en attendant la fin inédite, toujours promise, de celui des Goncourt). C’est le Journal de Jules Renard, dont Comoedia a eu la bonne fortune de publier  le premier quelques extraits, et qui s’annonce, par les différentes pages parues depuis ici et là d’un exceptionnel intérêt et d’une tristesse affreuse. Il est possible que je me trompe, et que cette dernière impression ne subsiste plus lorsque les pages qui la provoquèrent seront à leur place dans le volume ; on me permettra pourtant de la retenir, et pas seulement comme prétexte à chronique. Le cas est d’autant plus attachant qu’il s’agit, avec Renard, d’un pur artiste, d’un amoureux de sa forme, hautement soucieux de perfection. Poil de Carotte et l’Ecornifleur apparaissent à beaucoup d’entre nous comme d’authentique chef-d’œuvre. Que vont nous révéler les confidences secrètes de l’écrivain ? La joie d’un maître que la faculté de lire si profondément dans les âmes incline à la douceur et à l’indulgence ? Le sain orgueil d’un créateur qui rêve d’étendre sa puissance et mesure sa force à la grandeur de ses projets ? Ah ! mon Dieu, comme la réalité est humiliante et pauvre ! […] Qu’on veuille bien m’excuser : je trouve cela d’une mélancolie indicible : les petits remords de la vanité littéraire, consignés au jour le jour, avec méthode et satisfaction… c’est à pleurer ;.. Ce qui est plus pénible encore, c’est la pensée que, peut-être (je l’ignore) ce Journal fut composé avec l’arrière-pensée de la publication posthume ;.. en préjugeant de l’effet de ces mea culpa sur le lecteur attendri, on est stupéfait qu’il puisse exister des espèces humaines aussi fâcheusement intoxiquées de littérature. Car c’est une maladie dont souffrent plus ou moins tous les écrivains, et c’est ce qui  me permet d’en parler sans manquer à la mémoire de Jules Renard, seulement plus nettement atteint que d’autres, sans doute en raison même de la nature de son talent d’analyste scrupuleux et pointilliste. Une maladie à évolution lente, mais une maladie de l’intelligence, cela est indéniable. Nous ne sommes pas nés pour traduire nos impressions en images heureuses ou précises. Ecrire, écrire pour écrire est chose anti-naturelle au premier chef. Ceux qui s’y sentent inclinés par une vocation nette dès l’enfance devraient se méfier. Admettons même qu’ils ne soient pas malades au départ. Il est clair qu’ils ne peuvent tarder à le devenir. Je plaisante ? Ah ! je n’y songe guère. Voulez-vous examiner les conditions dans lesquelles s’effectue leur pauvre travail ? Ils sont là, seuls, dans une chambre, irrités par le moindre bruit, dérangés par l’heure, la lumière, le soleil ou la pluie. Et ils peinent, ils peinent réellement des jours entiers pour composer un récit ou écrire trois phrases qui, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, ont dû déjà être composées ou écrites, et mieux, avant eux. Cela encore ne serait rien. Selon leurs dons et leurs facultés, ils accomplissent un travail, mon Dieu, pas plus sot qu’un autre, et qui vaut bien les mots en croix, et voilà tout. Le malheur veut que ce ne soit pas à tout. Le malheur veut que cela commence seulement ! le récit n’est pas encore achevé, ni les trois phrases au net, qu’ils attendent, qu’ils n’exigent déjà qu’on leur en parle, qu’on les complimente ou qu’on les critique. Le microbe de cette intelligence spéciale et très restreinte des écrivains, connue sous le nom de vanité littéraire, est entré en scène. Il n’a pas fini de faire parler de lui ! Encore, lorsqu’il taquine un pur artiste né comme le père de Poil de Carotte, n’y a-t-il que demi-mal ! Mais le premier pied-plat venu, le plus vulgaire barbouilleur ont besoin, un besoin physique comme une envie de femme grosse, de voir leur nom cité et leurs stupidités discutées sérieusement par d’autres malades patentés. Ah ! Ne trouvez-vous pas qu’entre toutes les comédies humaines, celle-ci est bien la plus lamentable ? Car seuls, les « gens de lettres » la jouent. Les historiens, les philosophes, les ingénieurs, les savants, les grands hommes d’affaires dont souvent la correspondance doit être un modèle d’intelligence et de diplomatie ne sont pas tourmentés par le microbe ; ils n’ont pas cette obsédante hantise de la citation, et ne sont pas abonnés aux agences de coupures. Ah ! Quelle horrible chose  que le métier littéraire avec son odeur de renfermé ! Pardon, madame ? Vous dites ? Que je ne suis pas drôle au mois d’aout ? Mais c’est que ce sont les vacances, et que je ne travaille pas… Vous avez bien compris, j’imagine, que, dans un mois, lorsque les habitudes seront reprises, j’écrirai une autre chronique qui dira exactement le contraire de ce que je viens d’exposer ? Et je serai aussi sincère. Ah ! le microbe, madame, voyez-vous, ne pardonne pas. »

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