Maurice Mignon : Discours d’inauguration du buste de Jules Renard à Chitry

Publié le par LAURENCE NOYER

Maurice Mignon : Discours d’inauguration du buste de Jules Renard à Chitry « Au nom des jeunes littérateurs originaires de la Nièvre – et c’est plutôt Paul Cornu ou Henri Bachelin qui devraient prendre la parole à ma place, du haut de cette tribune, eux qui ont édité et commenté Jules Renard avec un zèle si généreux et si clairvoyant, - ainsi qu’au nom de la Société Scientifique et Artistique de Clamecy, représentée à cette cérémonie par son président M. Nolin et par MM. Gadiou et Cognat, je viens apporter au Maître l’hommage de notre gratitude et de notre admiration respectueuse. Lorsqu’il s’agit, il y a deux ans, d’attribuer le nom de Jules Renard à une des rues de la ville de Clamecy, les journaux qualifièrent Jules Renard de ce titre étrange : « Auteur nivernais, originaire de la Sarthe » ! Si tant est que ce fut de l’ironie, il faut avouer qu’elle tombait fort mal à propos. Jules Renard appartient entièrement à la Nièvre, de son propre aveu ; il a revendiqué lui-même le titre de « Nivernais » : « Mon vrai village…est Chitry-les-mines, près de Corbigny. Je ne prétends pas que j’y sois né, non, puisque mon acte de naissance, dûment légalisé, affirme que ce mince évènement arriva à Chalons-sur-Mayenne (je ne sais même pas où ça se trouve) mais j’ai le droit de me dire enfant, enfant par le cœur, de Chitry-les-mines, car c’est le pays de mon père qui fut un sage regretté. C’est bien là que sont nées mes premières impressions, et c’est jusque-là, et ce n’est pas plus loin, que remontent mes plus vieux souvenirs d’âge tendre. Ces lignes ont paru le 7 mars dans l’Echo de Clamecy, dont Jules Renard fut le collaborateur assidu pendant trois années consécutives : nous avons eu la primeur de ces Lettres de Paris, adressées à ses chers « pays et payses » sous une forme familière, mais dans un style si pur et dans une langue si choisie qu’on leur a reproché d’être trop bien écrites. Nous pouvons nous enorgueillir aussi des morceaux exquis de littérature qu’il donnait, depuis 1906, au Bulletin de la Société Scientifique de Clamecy : Le Ballon rose, Un Lever de soleil, et surtout ces Feuilles d’automne, légères et mélancoliques, qui eurent l’honneur de terminer son dernier livre, le livre de Ragotte. Tandis que, tout à l’heure, le « tacot », paré comme à ses plus beaux jours, se hâtait de nous transporter à Chitry, entre deux haies d’arbres frissonnants, qui laissaient tomber encore quelques larmes de pluie, je ne pouvais m’empêcher de songer à ces impressions que Jules Renard nous envoyait, il y a sept ans à peine : « A droite et à gauche, le paysage est d’une beauté qui ferait taire les plus bavards. L’automne épand sur les bois sa couleur locale. Les arbres cessent de former une masse verte confuse. Chacun prend sa teinte personnelle et se prépare à l’hiver selon ses habitudes annuelles… Sa nature essentielle demeurait attachée aux tuiles de sa maison, aux arbres, aux rues, aux champs, au canal et à la rivière, ainsi qu’aux « bêtes amies », témoins de sa vie familière et confidents de ses meilleures pensées. Nanette le surprend, immobile, planté sous un chêne, comme un berger qui garde ses moutons : il contemple l’univers, minuscule et grandiose, des brins d’herbe, des insectes, des feuilles et des nuages ; il emplit son œil de visions jusqu’à ce qu’il éclate, il s’approvisionne « d’images, de bruits et d’odeurs ». C’est ce qu’il appelle rentrer son foin pour l’hiver. Dans le silence du cabinet, il tournera ses regards vers la vie intérieure, il fera renaître, au gré du souvenir, la troupe phosphorescente « des images emprisonnées dans ses yeux, comme dans ses filets, et c’est ainsi qu’à Paris il se nourrira encore des impressions toutes fraîches de la campagne. Ces images sont toutes des images nivernaises : je n’ai pas besoin de vous rappeler celle du chemin qui « montre ses os », celle de la rivière qui « blanchit au coudes, et dort sous la caresse des saules », celles « des blés mobiles, des luzernes appétissantes, et des prairies ourlées de ruisseaux », ni cette admirable peinture des bœufs, qui, au soleil qui se couche, «  trainent par le pré, à pas lents, la herse légère de leur ombre » ; il me faudrait citer toutes les Histoires naturelles. Sa maturité fut, comme son « enfance rustique », embaumée des senteurs de chez nous : Jules Renard a vanté, dans un charmant article sur Chitry, les allées du bois Narteau… C’est le long de ces sentiers qu’il a glané l’immortalité, grâce à l’acuité de son regard et à la profondeur de son émotion. Il ne se contentait pas d’observer l’univers des choses ; il promenait encore sa lanterne sourde sur ce peuple d’homuncules, qu’il fait agir sous nos yeux avec une singulière vérité. Il me serait aisé de montrer, si j’en avais le loisir, que les Philippe, Barnave, Ragotte, la vieille Marie Nanette, et tant d’autres sont des types éternels de ces « frères farouches » de notre Morvan, dont il se plaisait à étudier, avec l’ « œil pur, incorruptible » de l’artiste, mais aussi avec un cœur attendri, les âpres et robustes instincts. De sorte que le moraliste, comme le poète, nous appartient. C’est même la caractéristique de l’œuvre de Jules Renard – on l’a fort bien vu – que ce goût de l’observation morale uni à cet amour lyrique de la nature, cet amer pessimisme en face des laideurs de la vie quotidienne, compensé, sans être adouci, par une sorte d’adoration de l’univers. A son éducation malheureuse, plus qu’à son tempérament, Jules Renard doit cette ironie cruelle qui ne prend pitié de rien, ni d’elle-même ; à notre douce nature nivernaise, il doit cette poésie bienfaisante qui chante, avec une harmonie à la fois si secrète et si intense, dans sa prose toute gonflée de lyrisme ; j’imagine qu’il lui doit plus encore , la courbe légère de ses lignes, la teinte discrète de ces cieux, de ses prairies et de ses rivières, et surtout ces « brumes fragiles », qui l’enveloppent de mystère, lui ont donné cette mesure souveraine, cette sobriété de coloris, et cette précision de touche qu’on admire dans ses écrits, en même temps qu’une imagination réservée et comme craintive, et une puissance de suggestion qui ouvre à l’esprit tout l’infini du rêve. Par-là, Jules Renard nous appartient encore, mais il nous dépasse : il n’est plus seulement nivernais, il est éminemment Français et classique. La Nièvre a donc le droit d’être fière de lui. S’il a reçu d’elle, comme artiste, ses inspirations les plus profondes et les plus originales, il lui a donné, en tant qu’homme, le meilleur de son activité, et la plus précieuse de ses énergie ; celle du citoyen désintéressé qui s’efforce d’élever à la hauteur de son idéal ces paysans toujours penchés sur la glèbe, et dont les misères morales faisaient saigner son cœur d’apôtre. Jules Renard se plaignait que la Nièvre ne l’eût jamais gâté : nous devrons aimer et honorer doublement sa mémoire, comme celle d’un grand écrivain et d’un grand honnête homme. Déjà nous l’avons exalté ; la cérémonie d’aujourd’hui marque une date solennelle dans l’histoire de notre culte pour lui ; demain, la gloire luira sur son monument, cette gloire dont on a dit – il a lui-même repris ces mots – qu’elle est le soleil des morts, plus beau et plus durable que le soleil des vivants. »

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