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Publié le par LAURENCE NOYER

Gilbert Daroise : L’action Française, 05 décembre 1929 « Images de Jules Renard » « Il pourra vous étonner qu’ayant à vous entretenir des poètes et de la poésie, je vous convie à relire avec moi quelques fragments de Jules Renard. A vrai dire, cette promenade aux domaines de la prose pourra nous être profitable. Je sais bien qu’il est différence essentielle entre ce qu’on appelle : prose et ce qu’on nomme poésie ; et, depuis les étonnements de M. Jourdain nous n’ignorons guère que le propre de la poésie, c’est qu’elle se présente à nous sous la forme des vers. Vous me direz, peut-être, que je ne suis qu’un barbare ; mais il ne me déplait pas du tout, - non point d’être nommé barbare, - mais de rappeler cette bonne et vieille règle. On n’aime plus guère, en notre temps, ces distinctions ; on voit mal les frontières de la prose et des vers. Mais que diriez-vous d’un géographe qui ne voudrait plus mettre aucune différence entre les rivières et les terres, sous le prétexte qu’il chérit ces vagues étendues où la terre et l’onde mêlées forment des marécages ? Ceci dit, je conviens volontiers que la poésie, ce qui est poétique, n’est pas un trésor qui soit réservé aux seuls vers. Un beau décor d’arbres, de prairies et d’eau peut être fort poétique, sans qu’aucune branche y rime avec aucune source, sans que le moindre coteau se puisse diviser en deux hémistiches ! Nous savons tout cela grand Dieu ! et nous savons aussi que les plus belles pages de Bossuet ou de Chateaubriand, pour ne prendre que deux exemples, quelque autre auteur, qui eut été pourvu d’un égal génie et du don d’exprimer en vers, en eut pu faire un incomparable poéme. Nous dirons donc que la matière peut être la même et qu’elle est souvent la même chez les prosateurs et chez les poètes, et nous marquerons seulement, et fortement, une fois de plus, que les vers ne sont pas de la prose, ni réciproquement. Vérité banale, mais fort bonne à redire dans les années où nous vivons. L’un des grands moyens des poètes, c’est la comparaison ; et si nous voulons aujourd’hui nous occuper de cette vénérable figure que chaque saison se charge de rajeunir, il nous est bien permis d’en rechercher des exemples chez les prosateurs, et singulièrement chez l’un d’eux – Jules Renard – dont on sait qu’il en a fait, et non sans succès, un incomparable abus, Jules Renard compte, au siècle où nous sommes, beaucoup de disciples, ou, du moins, un grand nombre d’écrivains ont été, comme on dit, influencés par lui. Nous avons donc relu ses Histoires naturelles. Dès les premières pages, nous rencontrons un « chemin qui montre ses os, caillous polis, et ses ornières, veines crevées… » Vous pensez aussitôt à ce sonnet où Salluste du Bartas comparait les Pyrénnées à un géant : « Les épaisses forêts sont ses cheveux épais ; les rochers sont ses os, les rivièrs bruyantes, l’éternelle sueur que lui cause un tel faix. Il nous semble, dès les premiers mots de Jules Renard, qu’il ne déplait pas à notre auteur ou, du moins qu’il ne lui a pas déplu cette fois-là de comparer les objets à l’homme. Nous trompons-nous ? Voici qu’il nous convie à considérer le soleil qui se couche. Et fait-il le soleil ? Il «  dévêt sur l’horizon ses lumineux habits, ses nuages répandus pêle-mêle » Ce soleil se comporte donc comme un homme. Autre image : « Les moutons frileux s’endorment autour du soleil qui défait sa couronne et pique, jusqu’à demain, ses rayons dans leur laine. » Nous demeurons enfermés dans le même cercle. Les animaux de Jules Renard ne sont pas différents de son soleil et, comme vous et moi, ils sont habillés ! vous en doutez ? La pie est « en habit dès le matin » Le coq : « sa queue a l’air d’un pan de manteau qui relève une épée » le paon a une belle robe dont les yeux sont des yeux d’homme « il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle » la vache a des sabots, nous le savions ; mais ici elle porte des sabots comme en pourraient vendre les sabotiers ; elle a aussi deux paires de bas « … en sabots fendus, la beau bien tirée sur ses pattes comme un bas blanc, elle arrive … » Ce n’est point tout. Nous ne sommes pas seulement vêtus. Quand vous sortez et qu’il fait beau vous prenez votre canne. Nous avons des montres, des éventails, des ombrelles, que sais-je enore. Ne croyez pas que les animaux soient, en l’affaire, moins riches, quand c’est Jules Renard qui les regarde : la bécasse non plus ne sort pas avec sa canne » La dinde, qui vexée, ferme sa roue,ou l’ouvre, n’a-t-elle pas un éventail ou une ombrelle ? «  Elle fait claquer d’un coup sec l’éventail de sa queue et cette vieille chipie me tourne le dos… Elles ne craignent ni la pluie, personne, ne se retrousse mieux qu’une dinde, ni le soleil, une dinde ne sort jamais sans son ombrelle » Vous croyez que le grillon chante ? « Il remonte sa minuscule montre… Il rentre chez lui et feme sa porte. Longtemps il tourne sa clef dans la serrure. » Bref, tous ces animaux, par quelque côté, sont hommes. La belette, « va, d’un fossé à l’autre, donner, de trou en trou, ses leçons au cachet » ; le cheval a « des incisives d’Anglaise » A ce dernier trait, que nous n’aimons guère, vous saisissez l’éclatant procédé. Il consiste à retourner les comparaisons connues. Jules Renard s’est d’ailleurs souvent diverti à mettre les choses à l’envers et de propos délibéré. Tout le monde sait que les saloirs sont faits à la forme du porc qu’il doit contenir. Le cochon, pourtant, nous dit Jules Renard, « ne s’occupe pas d’arrondir un ventre qui prend déjà la forme du saloir… » un mouton ressemble de même à un jouet d’enfant, à un mouton de bois : il « a le vertige et heurte du genou sa tête mal vissée », Un lapin fait, tout de même penser à l’image d’un lapin ! « le voilà rigide, les pattes écartées,  comme pour une réclame d’armurier : on tue net , on tue loin » Même aventure pour les grenouilles : « Elles se posent, presse-papiers de bronze, sur les larges feuilles nénuphar. L’une se gorge d’air. On mettrait un sou, par sa bouche, dans la tirelire de son ventre » Bref, c’est le monde à l’envers et les originaux se prennent à ressembler aux objets qui ont été construits par l’homme à leur intention. C’est l’histoire de cette dame qui ressemblait à son portrait… Cette introduction de la civilisation humaine dans la vie des animaux est l’une des choses les plus étonnantes du monde, et vous en démêlerez, en riant, le péril, quand je vous aurai rapporté cette confession de l’abeille, confession déplorable et digne de figurer aux plus médiocres almanachs : « du courage ! tout le monde me dit que je travaille bien. J’espère à la fin du mois, passer chef de rayon. » O beaux rayons de miel ! Chastes abeilles ! A-t-on pu, de la sorte, parler de vous, ou, ce qui est plus grave encore, vous faire parler ! Songez, à côté de cela, à e ne sais quelle profonde émotion qui, au même livre, se cache plus qu’elle ne déborde, au chapitre où meurt la vache Brunette ! Songez à cette comparaison charmante d’une feuille d’hiver et d’un oiseau ! « Tout le long de cette haie, ça et là, une dernière feuille bat de l’aile comme un oiseau dont la patte est prise… » et l’on ne défend certes point, on n’a jamais défendu aux auteurs d’être ingénieux ; et vous lirez avec  plaisir ces quelques lignes sur l’épervier qui plane : « On le croirait pendu au ciel par un fil. Brusquement, le fil casse, l’épervier tombe, sa victime choisie. C’est l’heure du drame ici-bas. Mais, à la surprise générale, il s’arrête avant de toucher terre, comme s’il manquait de poids, et il remonte d’un coup d’aile. Il a vu que je le guette… »On sait bien pourtant que les éperviers ne planentpas au bout d’un fil. On admet pourtant le fil, parce qu’il est fort propre à nous montrer l’immobile oiseau sous l’azur. Mais on n’admet pas les bas de la vache ni la canne de la bécasse, ni, ailleurs, dans le même livre, les « jupons roses » des flamants, ni « le marabout frileux dans sa pauvre jachaette », ni l’autruche avec «  sa casquette de chef de gare responsable » etc, etc. On ne l’admet pas parce que tout cela n’est qu’une immense plaisanterie et qu’on ne demande pas point à un auteur de nous entretenir, et fût-ce le plus ingénieusement du monde des apparences des objets ni de leurs rapports avec nos plus vaines apparences, que dis-je ! avec nos vêtements. Ce n’est point par nos habits, grand Dieu ! que nous sommes semblables aux animaux ! Et voyez si le livre dont je vous parle doit être étrange pour qu’il nous arrache une aussi naïve exclamation. Il y a un grand mystère des bêtes que les poètes ont chanté. Il y a dans la mort de Brunette, que je vous signalais tout à l’heure, une phrase qui touche au cœur : «  Nous sommes tristes, mais la tristesse de Philippe est morne comme celle d’un animal qui en verrait souffrir un autre. » C’est là qu’est, en l’affaire, toute la vraie source de poésie, et c’est de là que jailliraient naturellement les comparaisons qui seraient en possession de nous émouvoir. Elles éclaireraient tout ce domaine obscur et commun où la souffrance des bêtes est si proche de nos douleurs terrestres ; mais ce n’est point là que Jules Renard veut s’attarder dans ces Histoires naturelles. Voit-il une bête, il évoque aussitôt et, comme on dit, l’objet fabriqué, l’article que vous avez vu, à la muraille, des cornes de cerf fixées sur un petit panneau de chêne ciré ? On y peut pendre son fusil, sa canne ou son parapluie. Jules Renard, dans la forêt, rencontre un cerf – un vrai cerf – qui s’enfuit : «  Quel dommage ! lui criai-je. Je rêvais déjà que nous faisions route ensemble. Moi, je t’offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et toi, d’un pas de promenade, tu portais mon fusil couché sous ta ramure. » on sait bien, certes, que ce n’est pas dans les salons que Jules Renard a observé ses animaux ; il les a vus ; mais on se ddemande si cet auteur, qui avait un si grand souci d’être réaliste, n’a point laissé un livre plus artificiel – et de beaucoup – que les Trois Règnes de Delille »

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