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Publié le par LAURENCE NOYER

Jean Fréville : L’Humanité 14 octobre 1935 « Le Journal de Jules Renard »

« Les éditions de la Nouvelle Revue française viennent de publier en un fort volume de 861 pages, le Journal de Jules Renard qui n'existait jusqu'ici que dans l'édition François Bernouard, où il formait cinq tomes, luxueusement présentés, mais d'un prix difficilement abordable. Cette nouvelle édition du chef-d'œuvre de Jules Renard contribuera sans nul doute à le faire mieux connaître. Jules Renard (1864-1910) est l'un des écrivains les plus originaux de son époque. Dans le Panthéon littéraire
bourgeois, il n'occupe guère la place qui lui revient. Comment s'en étonner ? Il a décrit avec une minutie exacte les petits bourgeois, mesquins, recroquevillés sur leurs vices, avares,
méchants, stupides, et avec une douleur secrète les paysans, incultes, misérables, courbés sous le travail et sous les préjugés, dont le visage « ressemble à une motte de terre », qui    gagnent « largement de quoi ne pas mourir de faim ». Son œuvre se dresse comme un acte d'accusation contre la société bourgeoise qui enlaidit et spolie. Il est issu d'une famille de    petits bourgeois, qu'il a dépeints dans Poil de Carotte. Il est né et a grandi dans la Nièvre,    « terre d'indépendance et d'insurrection », où, depuis le début du 18ème siècle, les               compagnons flotteurs recourent à la grève, où, dès les premières: émeutes de 1789, ils se répandent dans Paris, ces « horribles tireurs de bois flotté », selon l'expression de "Restif de   la Bretonne, débardeurs et conducteurs de trains, bûcherons destendus des forêts du Morvan et qui se distingueront aux journées de septembre. C'est le pays de Claude Tillier,      instituteur, qui dans ses écrits, prend la défense du peuple et dont le tempérament offre tant d'analogie avec celui de Jules Renard. C'est le département où les protestations contre le
2 décembre se firent les plus véhémentes. La sympathie pour les pauvres, les déshérités, les travailleurs, la foi en la .République démocratique, la haine de l'obscurantisme religieux,     donnent toute sa signification à l'œuvre de Jules Renard. Qu'on ne s'y trompe pas Si, bien souvent,    l'écrivain a réduit les proportions de son sujet, c'est pour mieux l'analyser et le creuser. Il
a laissé, sur les mœurs .de la province et de la campagne car son Nivernais peut s'étendre à toute la France une suite d'instantanés, de dessins rapides, de notations minuscules, pri-
ses sur le vif, criantes de vérité, dont chacune fait balle et qui forment dans leur ensemble,   une satire prodigieusement vivante et juste de l'ordre social. Ce visuel, ce chasseur d'images » a fixé, avec une exactitude scrupuleuse, les mœurs, les attitudes, les tares, les grimaces de la petite bourgeoisie de son temps.

Le Journal de Jules Renard présente un intérêt exceptionnel. Non seulement parce qu'il       nous révèle un Jules Renard qui même quand il raconte son enfance pitoyable et                  souffreteuse s'est pudiquement exclu de ses livres; mais encore parce qu'il nous laisse sur
vingt années de vie intellectuelle, littéraire et sociale un témoignage d'une probité et d'une    acuité incomparables. Quelle richesse, quelle profondeur, quelle plénitude dans ces pages   écrites au jour le jour, où éclate sans cesse l'horreur du lieu commun et du poncif, où             l'écrivain jette sur le papier une multitude de réflexions, de jugements, de croquis découpés à l'emporte-pièce, des images qui ne sont qu'à lui, de brèves méditations sur la vie, les hommes, la politique, la religion,Ie rêve, la mort, dans, un .style « vertical, diamanté, sans bavures » Où des               romanciers useraient des pages, un trait lui suffit. Animalier et paysagiste exceptionnel         inégalable dans le menu détail, bref et dense jusqu'au grossissement. En une phrase, en     une ligne, il campe un événement, un paysage, une silhouette, une caractère, que,sa plume acérée arrache à la grisaille et à la fuite monotone des jours. Un .impressionniste chez qui L'humour se mêle à un lyrisme condensé et contenu c'est ainsi qu'on pourrait définir Jules      Renard. Tel il apparaît surtout dans son Journal. Plus vrai encore qu'ailleurs, plus cruel dans l'analyse, plus décidé à ne rien celer, plus spontané, plus libre. Il s'étudie sans ménagements et sans complaisance, avec l'unique et merveilleuse volonté de voir clair. Qu'on est loin de
cette littérature arrangée, artificielle, taillée et émondée pour la postérité, de tous ces prétentieux mémoires d’outre-tombe, aux allées ratissées et sonores « il faut », écrit-il le II mai 1894, « que notre Journal ne soit pas seulement un bavardage comme l'est trop
souvent celui des Goncourt. Il faut qu'il nous serve;à former notre caractère, à le rectifier       sans cesse, à le remettre droit. » Le 17 mai « Rousseau converse avec son âme, et Goncourt plutôt avec le petit esprit de ses voisins. » Le 10 juillet (« J'écrirai un livre qui étonnera mes amis. Je ne me croirai pas supérieur aux autres, comme Goncourt. Je ne dirai pas de mal
de moi pour qu'on m'excuse, comme Rousseau. Je tâcherai seulement de voir clair, de faire en moi la lumière pour les autres et pour moi. »
L'oeuvre entière de Jules Renard L'Ecornifleur, Coquecigrues, Le Vigneron dans sa vigne, Poil de carotte,Histoires naturelles, Ragotte, Les Clofortes, n'est-elle pas le journal d'une société tenu par un spectateur qui en fixe la réalité palpitante sur
le papier, ne s'embarrasse d'aucune philosophie, met son orgueil à « bien
regarder »?
Il fut ardemment républicain, anti-clérical, « rouge » à la manière des rouges de son temps. Cet écrivain, qui avait connu durant de longues années la misère à Paris, partageait sa vie laborieuse. entre la capitale et sa    province. Maire de Chitry-les-Mines, rédacteur à l’Echo de Clamecy, il mène la bataille contre la. réaction, les hobereaux, l'Eglise. Il aime, il comprend les gens de son pays, les paysans de Chaumont, de Chitry, de Pazy, la masse exploitée et souffrante, ses « frères farouches » pour lesquels il prend vio-
lemment parti contre le riche propriétaire et le curé, contre le démagogue
du château et de la sacristie. Mais sa tendresse demeure clairvoyante, il ne se dissimule pas leurs défauts, il en souffre. Parmi ceux qui ont décrit les paysans Balzac, Zola, Maupassant,
Mirbeau, tant d'autres Jules Renard est celui sans doute qui « stylise » le moins. Ses descriptions collent aux paysans comme la chair aux os, C'est chez lui qu'il faudra chercher le ta-
bleau d'une commune rurale sous la IIIe République vers les années 1900- 1905.
« Paysan. Voilà un homme simple, écrit-il dans son Journal, le 6 septembre 1904. Regardez-le, prenez votre temps, et, au bout de quinze jours, trois semaines, dix ans, écrivez une
page sur cet homme dans tout ce que vous direz de lui, il n'y aura peut-être pas un mot de vrai. »
Jules Renard ne pouvait pas ne pas être attiré par le socialisme. Socialiste,
il l'est, naturellement, sans effort, acquis à la cause des travailleurs, par raison et par sentiment. Mais il s'arrête là, il n'étudie pas la théorie, il semble ignorer le marxisme.. Lui si
précis en toutes choses, si scientifique, il demeure, dans ce domaine essentiel, diffus, incertain, sentimental. « Mettre un frein à la richesse des uns, et remédier à la pauvreté des àutres », écritil dans son Journal. Ce vague lui suffit. Les moyens ? Il est écrivain, ce n'est pas son affaire. Il a,d'ailleurs une opinion si grande, si haute du socialisme qu'il pousse un jour ce cri
de douleur et de contrition « Si je ne suis pas socialiste pratiquant, je suis persuadé que là serait ma vraie vie. Ce n'est pas par ignorance c'est par faiblesse.. Tu es là, vous êtes là, toi et mes enfants, et notre hérédité bourgeoise, et mes habitudes d'homme pour qui l'art est tout de même un métier. Je n'ai pas le courage de rom- pre ces chaînes ». Il admire profondément Jaurès, cet « homme extraordinaire», écrivain et
orateur hors ligne, auquel « il ne manque que d'avoir écrit quelques poèmes
en prose ». pour « se défier de son abondance ». Renard, qui ne connaît
rien du marxisme, a sur Jaurès ce mot étonnant « Au fond, vous n'êtes pas
un vrai socialiste vous êtes l'homme de génie du socialisme.. »
Il est un des. premiers collaborateurs de l’Humanitè, et fier de l'être. Le 10 avril 1904, il note « l’ Humanité. Le premier numéro s'est vendu, dit-on, à 138.000 exemplaires., Cent trente-huit mille lecteurs ont pu lire la Vieille. Jaurès, Briand, Herr, m'accablent de
compliments. Jamais je n'ai .été reçu ainsi dans un bureau de rédaction.
France parle. Mirbeau rit. Jaurès écoute, la tête mobile il regarde ,l'un, puis l'autre, Jaurès, venu au-devant de moi, me remercie, me prie de ne pas rester longtemps'sans donner une
page. Je crois rêver. Et toujours cette peur ridicule de rendre compliments
pour compliments », ''̃̃̃ La société capitaliste blesse d.e toutes parts sa sensibilité exacerbée. ïi; à dit son fait à la religion dans La Bigote. Ha démasqué, dans Poil de Carotte, la famille bourgeoise, Alors que tant d'autres écrivains, gouflés par la bourgeoisie, célébrités
d'un jour, sont assurés de retourner au néant, l'oeuvre de Jules Renard ne cessera point de retenir l'attention. « Un La Bruyère en style moderne, voilà ce qu'il faudrait être n, .écirçait-
il le 21 octobre 1889 aux premières pages de son Journal. Il l'a été à sa façon. Il ne poursuit aucune fin morale ni sociale immédiate, se contentant de dire la vérité~ et' de laisser à ses lecteurs le soin de conclure.
N'est-ce point là la forme supérieure de l'art ? Pour lui, sa vie militante fut la conclusion de ses livres. -̃ Le prolétariat retiendra l'œuvre, de cet écrivain probe, clairvoyant, intrépide, de ce maître de la langue française qui a stigmatisé les mœurs bôurgeoises et donné son adhésion au socialisme. Dans l'héritage culturel du' -passé, l'apport de Jules Renard est l'un des plus précieux et il mérite d*être recueilli et étudié ».

 

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