Georges Altman : L’Humanité 27 juin 1928 « Le Journal de Jules Renard »

Publié le par LAURENCE NOYER

Georges Altman : L’Humanité 27 juin 1928 « Le Journal de Jules Renard » Le« Journal » de Jules Renard entre donc, sans aucun doute, dans cette lignée des grandes confessions d'écrivains. Ici le cas est encore plus curieux. Nous avons affaire à un homme qui, certes, est un g and écrivain, mais à qui son œuvre, mince en quantité et en calibre, n'a peut-être pas donné la place méritée. Serait-ce parce qu'il y a dans l'œuvre du père de Poil de Carotte une sorte de réserve farouche, une douleur contenue et profonde qui fuit l'éclat,
une ironie dont l'âpreté s'exprime en accents courts, incisifs, durs, mais n'atteignant .jamais ce grand souffle qui emporte, .pour l'éternité, un livre et le place au, rang des grandes oeuvres ? Jules Renard garde, dans sa vie et dans son oeuvre, ce sourire qu'il appelle
«pincé », mais qui est aussi le sourire de l'homme meurtri, le sourire blessé d'un homme que trop d'aspects de la vie repoussent, qui porte en lui des velléités d'évasion  et qui sent bien toujours avec douleur qu'il vit et mourra avec en lui; quelque chose d' inachevé . Voyez-le dans ce Journal qui est peut-être parmi les plus sincères en ce genre dont nous parlions
Notes" images, visions, portent l'empreinte  d'une amertume et d'une déception qui rongent. Comme tes Goncourt, Renard est « homme de lettres et s'attarde souvent noter de petites histoires de boutique littéraire, de petites jalousies qu'il avoue d'ailleurs avec un beau cou-
rage d'homme qui se connaît. Mais il y a aussi la profonde tendresse blessé de l'enfant qui fut  Poil de Carotte et qui garda toute sa vie l'empreinte d'une vie commencée à son aube par la douleur morale et l'élan d'une âme! vivace et franche freiné par l'étouffante
emprise d'une famille bourgeoisie. Mais il y a aussi la révolte de l'homme honnête et de l'âpre écrivain contre les hontes d'une époque qu'il subit, et dont il sait voir le mensonge-
Cette révolte, dira-t-on, elle s'exprime aussi bien dans ces livres, mais indiquée, suggérée plutôt, en cette ,phrase courte, mordante, au vol droit comme celui d'une flèche, qui part, touche et vibre, mais au court frémissement qui tôt s'arrête. Dans le  Journal,  la révolte trouve plus de champ pour monter et s'évader. Avec quelle rage d'invective, allant parfois, contrairement à son habitude, jusqu'à la période d'une belle éloquence indignée, Jules Renard fouaille t-il la forfaiture des chefs militaires pendant l'affaire Drevfus? « Ah le beau couplet que Molière. auraif mis dans la bouche d'Alceste contre le patriotisme
« Et si Zola est condamné, tant mieux, et si Dreyfus est condamné, tant mieux. Il nous restera le droit de hair, sans arrière-pensée, l'attitude écœurante de nos grands chefs d'armée. Il faut crier Vive Zola Il faut hurler ce cri de toutes nos, profondeurs. Les patriotes-faussaires en pantoufles, les voici fouaillés par Renard « Barrés, ce gentil génie parfumé, pas plus soldat que Coppée. Et je déclare en passant que l'attitude papelarde et moriboride de Coppée nous dégoûterait de la poésie s'il était, poète. Et celte révolte poignante
Ah que les livres deviennent lourds. L'opinion publique, celte masse poisseuse et poilue
Une armée, ce chromo humain. Des officiers qui se croient quelque importance parce qu'ils sont coloriés comme des pommes d'api » Il faudrait encore citer un passage qui est un admirable pamphlet « Nous sommets forts des lâches. » et où Renard invective les écrivain i soi-disant tendances sociales et crie lui-même. Et bas aussi Iules Renard, l'homme heureux, le propriétaire qui se plaint touiours et qui n' est qu'un égoïste et qu'un hypocrite. Mille phrases cinglantes encore, où Renard exprime, implacablement, son dégoût du patriotisme et de la vie politique et littéraire, de la bourgeoisie, dans les années tumultueuses qui vont de 1897 à 1901. Il nous reste peu de place pour dire ce qui fait encore l'intérêt certain de ce Journal nous y reviendrons un jour, le talent si particulier d'évocateur de la Nature et de poète de ('homme des Bucoliques » et des « Histoires naturelles, ». Il y avait en Renard (et c'était là une des causes de son amertume) un grand poète qui ne put se réaliser l'auteur de Poil de Carotte avait en lui une puissance de rêve et de poésie, qui se découvre en ces images brèves, paysages, rêveries devant la nature qui, en traits inoubliables, parsèment ce Journal « Le Dimanche, rêve de ton village. » « Quel vent, que de saluts ! Tous les arbres s'inclinent. Il y a grande réception chez eux ce soir »Et tant d'autres, plus belles encore, dans leur frappe neuve et puissante. Ainsi, de ces notes, surgit l'image d'un homme qu’il faut au demeurant, l’aimer, parce, qu'il eut en lui une douleur, de révolte et de poésie parce qu'il eut
une âme libre, qui voulut s'évader des basses digestions bourgeoises intéressées.
une âme qui comme il le dit lui-même en une ligne saisissante, tenta de ne, jamais prendre de ventre »

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