Roger Lannes : L’Intransigeant, 9 mars 1939 « Journaux intimes ou de l’héritage littéraire »

Publié le par LAURENCE NOYER

Roger Lannes : L’Intransigeant, 9 mars 1939 « Journaux intimes ou de l’héritage littéraire »  « Le Journal de Jules Renard, après la disparition de l’auteur de Poil de Carotte, est devenu la propriété non d’amis malveillants mais de sa veuve. Cela valait-il mieux ? On se dispute aujourd’hui à ce sujet. M. Biliy prétend que, par crainte, par inintelligence ou par scrupules, Mme Jules Renard a détruit une importante partie du manuscrit. D’autres voix répliquent que cette excellente femme a fait subir au Journal de son mari que d’infimes coupures, et toutes indispensables. Telle est la querelle soulevée autour du Journal de Jules Renard. Tel que nous le connaissons, est-il complet ? Et s’il ne l’est pas, nous en manque-t-il beaucoup ? Le seul homme qui pouvait fournir sur ce débat un jugement autorisé est bien M. Henri Bachelin, qui a été chargé d’établir la première édition du fameux Journal. Nous sommes allés le voir et voici ce qu’il nous a dit : « je veux m’en tenir à ce que j’ai déclaré dans le Mercure de France. Je suis en effet l’éditeur du Journal de Renard, dont j’étais le familier et M. François Bemouard en fut le premier imprimeur. C’est moi qui ai entièrement recopié le manuscrit de Jules Renard qui tenait en cinquante-quatre cahiers cartonnés. Les premiers sont d’un format essentiellement portatif et comportent ' environ trente-deux pages, Le s suivants, plus importants,ont, au minimum 300 pages et plusieurs dépassent 400. Cette oeuvre serait restée inédite, si François Bemouard, en 1925, n’avait décidé de publier les œuvres complètes de Renard, augmentées du Journal en trois volumes. Il y en eut cinq. Il y en aurait eu davantage, s’il n’avait été nécessaire de laisser au manuscrit les notes dont Renard avait tiré parti pour ses livres. — Mais quelle était l’attitude de
Mme Renard en face de cette œuvre posthume de son mari ? - — Mme Jules Renard n’était pas très favorable- à cette publication. Elle avait raison à sa manière. Elle n'admettait pas facilement qu’elle et les siens fussent exposés à. la curiosité de lecteurs inconnus et peut- être malveillants. Mais lorsque j’eus lu trois cahiers au hasard, je me rendis vite compte de la valeur de l’œuvre. Le i*r mai 1925, j’eus avec la veuve de Renard une discussion qui dura deux heures et je réussis à la convaincre. — il vous resta d’en préparer là publication. — Ce que je fis. Mme Renard reprenait les manuscrits au fur et à mesure. Nous convînmes de certaines suppressions, j’ignore s’il y en eût de plus importantes. — Mais on accuse Mme Renard d'avoir brûlé tout ce qui n’avait pas
été publié— — Lès suppressions portent quelquefois sur une ligne, quelquefois sur un court paragraphe. Comment voulez-vous que l’on brûle cette partie inédite du texte sans détruire en mèmè temps la page entière ? Mais si le manuscrit tout entier a été détruit, seule, Mme  Renard étant morte l'année - dernière, sa fille pourrait le dire. Quant à moi je ne suis en aucune façon l’héritier testamentaire de Jules Renard. D’ailleurs, la polémique actuelle soulevée autour du Journal ne m’étonne pas. Tenez, je vais vous lire les quelques mots dont je faisais suivre, il ÿ a treize ans, la première publication de l’œuvre. Vous y verrez que déjà je me refusais à prendre au sérieux les informatiofts inexactes répandue s à l’époque autour de cette publication. Voici qu’en effet M. Henri Bachelin me donne lecture de ces quelques-lignes, valables pour aujourd’hui comme pour hier, par lesquelles ce lui à qui l’on doit le Journal de Jules Renard entendait rester étranger aux débats passionnés qui s’ouvraient à son propos et qui ne sont pas encore, comme on le voit, éteinte. Quelqu’un d’antre, maintenant, que M. Bachelin pourra-t-il reprendre le procès, y apporter des éclaircissements inédits et un témoignage qui serve la vérité ? »

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