Léandre Vaillat, Le Temps, 7 septembre 1938 « le décor de la vie »

Publié le par LAURENCE NOYER

Léandre Vaillat, Le Temps, 7 septembre 1938 « le décor de la vie »

« Je suis allé au pays de l'homme qui a écrit : « Je ne pense qu'à mon petit village et toutes mes racines sont là-bas. » Où est-il, ce petit village ? Dans le Nivernais, aux confins de ce Morvan au sol de granit, d'où Vauban partit pour modeler la frontière française. Des collines au contour arrondi, des pans de verdure découpés par des haies, des boeufs blancs qui paraissent
immobiles. Entre ces collines, l'Yonne se glisse comme une couleuvre, le canal du Nivernais trace ses allées d'eau, d'écluse en écluse. A eux deux, ils séparent les deux communes de Chaumot et de Chitry, bâties sur lès pentes. La Gloriette, cette maison dont Jules Renard; parle avec attendrissement, dans son Journal, s'implante au sommet de Chaumot. Il a été maire de Chitry; ses parents y. habitaient; il dort au cimetière; il y a sa statue. Autant dire que mon pèlerinage sera jalonné par quatre stations là Gloriette, la maison de ses parents, sa .tombe, son buste. Le chemin qui monte à Chaumot coupe la route de Chitry, à la hauteur du canal. Elle passe devant une mairie qui ressemble à toutes les mairies, puis devant le monument aux morts que ne dépare aucun sentiment artistique, parvient enfin à une maison dont le grand comble couvert de tuiles, aux puissantès souches de cheminée, émerge d'un mur de clôture. C'est là. Comment se fait-il que, contrairement à ce qui se passe généralement quand on est mis en présence de l'objet d'une admiration, la réalité ne m'a pas déçu ? Sans doute parce qu'à une époque de confusions intéressées, Jules Renard a dit juste le nombre de mots qu'il fallait dire : « On regarde
un pays, a-t-il écrit, on ne l'énumère pas. C'est l'impression par le regard que je voudrais ren- dre, mais il n'y faut pas plus de deux ou trois mots. Je les cherche, et je les trouverai. » Hélas ! je ne dispose que de quelques heures, et n'ai pas le temps d'être court. Essayons du moins de faire apparaître l'écrivain dans le décor de sa vie. Fermé, le portail de la Gloriette sur le chemin. Fermés, les volets jaunes, dans la pierre grise. Fermées, les deux lucarnes sur le toit. J'appelle. Personne ne répond. Jules Renard fait la sieste de l'autre côté de la vallée, au cimetière. Aucun 'bruit, sinon le murmure du vent dans les branches, de l'eau que verse l'écluse du canal. Je contourne l'endos. Par derrière, une brèche s'ouvre dans la clôture. Une barrière disloquée la condamne. Je soulève le loquet'. Je me trouve
dans un verger en pente. En contre-bas, la maison. Elle est du pays. Elle ne parle pas beaucoup. A un seul étage, elle est un peu enterrée vers le coteau, mais semble se hausser vers la vallée, pour mieux voir. Il doit y avoir un beau grenier, .sous le toit. Une petite terrasse, ombragée d'un itiileul et d'un sapin, domine la contrée. C'est un .merveilleux poste d'observation. D'abord, le chemin, que suivent les gens. Ensuite, un terre-plein
gazonné : il portait jadis une église; Renard ne la vit point; elle avait été détruite à la Révolu-
tion; mais la Gloriette fut bâtie à la fin du dix- ihuitième siècle pour le desservant de cette église. Une inscription gravée dans le linteau de la porte, que précède un perron, l'atteste. JulesRenard, anticlérical, a vécu dans un presbytère. La prairie dévale brusquement jusqu'au canal. Entre les arbres, on aperçoit le chemin de halage et. sur la gauche, le port .de Chitry-Chaumot. Les péniches y débarquent des briques, 'des tuiles, des
.poteries, y embarquent les bois de chauffage du Moryan, naguère encore confiés au flottage jus-qu'à Clamecy.Plus loin, s'étalent des prés plantureux, peuplés de troupeaux. L'Yonne se devine à une escorte de peupliers trop sensibles, dont les feuilles frissonnent au moindre souffle. La colline qui forme l'autre versant lui impose un détour .plein de grâce. Elle porte le château, ses tours coiffées en éteignoir et couvertes de tuiles brunes. Autre poste d'observation, choisi pour d'autres raisons.que celles de l'écrivain. Que ce château soit
du quinzième siècle, possible. Pas un mot là-dessus dans le Journal ni dans la Correspondance de Jules Renard. L'archéologie le laissait indifférent. Le présent l'humain lui suffisaient. Le château n'était pas pour lui un motif d'architecture, mais d'exécration. Il ne le regardait pas,' il le guettait. Il nourrissait contre lui une haine du même genre que celle d'Eugène Le Roy, dans Jacquou le Croquant. Cependant, au fond de lui, en veilleuse, tremblait une faible lueur de respect dans la manière paysanne. Il raconte qu'entendant venir derrière lui la voiture de « M. le 'comte », il mit précipitamment dans sa poche un
numéro de Y Humanité qu'il lisait, et, en évidence, le journal bien pensant. Le mieux, c'est qu'il l'avoue, et c'est à son honneur. Je tiens d'un châtelain des environs cette anecdote, qui n'est pas dans son Journal. Cet excellent homme étant allé le voir à la Gloriette, l'invita gentiment à lui rendre, visite. Mme Jules Renard, qui était l'affabilité même, répondit sans hésiter : « Avec le plus grand plaisir ». Mais son mari, s'interposant : « Pardon! c'est moi qui décide les déplacements, dans cette maison. Et moi, je n'ai pas d'auto. » Il eût fallu
si peu de chose pour éviter le malentndu Au-dessus des grands combles, Jules Renard
apercevait les sommets du Morvan, d'un bleu de lapis-lazuli; mais cet arrière-plan, c'était trop loin pour lui. Tel un homme de sa race, attaché iaux choses de la terre., il ne prêtait attention qu'à-l'objet immédiat de la connaissance. J'ai beau regarder à la loupe ce style lucide, impitoyable [comme un outil de chirurgien manié par un homme au regard clair, parfois dans des pourritures, je n'y discerne que ce que les peintres appellent des premiers plans. Ce çhasseur d'images, embusqué à l'ombre du marronnier de sa terrasse
iou derrière ûné haie, limite volontairement l'étendue de son observation. Quand il l'a déli-
mitée,il vise et tire. Le gibier tombe, infailliblement. C'est une phrase, quelques mots qu'il consignera le jour même dans son Journal, avant que la dureté du contour soit amollie.Il refuse tout feston, toute astragale: « A chaque instant,écrit-il encore, il faut que je retrousse mon âme qui traîne. » En cet après-midi d'été, il faut que je retrousse, moi aussi, mon âme qui traîne. Je dois faire effort pour contenir mon regard, qui ne demande qu'à s'évader au loin, à l'horizon, vers les limites incertaines où ce pays touche à un autre pays, pardessus les frontières indécises de la lumière, et ramener ma pensée à l'obstacle précis devant le-
quel elle se dérobe. Deuxième station ; Sa Maison. Celle de son père, de sa mère, de Poil de Carotte. Il écrit à sa femme, ie 5 décembre 1901 : « Cette vieille maison me plaît beaucoup. Elle est saine, elle est solide. Si la grand'mère (sa mère, Madame Lepic, de Poil de Carotte) était comme tout le monde, quelle économie pour nous! » Oui, mais sa mère n'était pas « comme tout le monde ». Elle mourut en août 1909. Il l'annonce, en ces "termes, à Edmond Sée : « J'allais vous écrire que ma mère est tombée par accident, je crois, et s'est noyée dans le puits ». Et à Antoine : « En résumé, ma mère est morte parce qu'elle jouait encore avec le puits! » La ! principale objection étant ainsi levée, il pensa , quitter la Gloriette pour la maison de sa mère. Il y mit l'architecte, les ouvriers, mais la mort le surprit lui-même, à Paris, devant qu'il ait revu Sa Maison. Ce sont les deux mots qu'on lit sur un pilier du
portail, sans doute par un effet de la piété de Mme Jules Renard. Un jardin, clos d'une grille, précède la maison. Un jardin de curé, avec de beaux dahlias, dans le soleil. Quatre sapins l'ombragent. Près de la porte, voici le tragique puits. Je serais incapable d'y puiser un verre d'eau. La demeure a été restaurée, cela .se voit; mais le rez-de-chaussée, sous un grand toit, révèle encore, à je ne sate quelle secrète proportion, l'art de bâtir. Les volets sont fermés. Je questionne le jardinier. II me répond lentement, avec circonspection. Mme
Jules Renard est absente. Elle vit à Nice, presque tout l'an. Sa fille, la Baïe du Journal, qui ne s'est jamais mariée, l'accompagne. Son fils, le Fantec du Journal, est mort jeune, médecin à Pougues-les- Eaux. Troisième station : le cimetière. A l'écart du village de Chitry, il est desservi par un chemin qui se détache de la grand'rue, en face du château, passe devant sa mairie, sa statue, l'église (je n'ose dire son église, car il n'y eut pas d'esprit moins
religieux que celui-là), s'enfonce peu à peu dans le silence inhabité des champs. Un carré de terre, entouré de murs, doucement incliné vers le vallon solitaire. Deux allées se coupant à angle droit Je divisent en quatre parties. Une croix s'élève au point d'intersection.Une rangée de tombes s'adosse au mur de clôture. Un petit chemin les longe. Celle de Jules Renard se trouve à l'angle de droite, à partir, de l'entrée. Un sapin lui verse de l'ombre. Elle est dépourvue de ces ornements par lesquels les morts semblent vouloir prolonger dans l'au-
delà leurs vanités de vivants. Une grille basse, aux barreaux carrés, autour desquels 'enroule la vigne vierge, encadre la simple dalle de pierre. On y a gravé en capitales romaines ces seuls noms : Renard François, maire de Chitry, 1824-1897; Anne- Rosa Colin, épouse François Renard; RenardMaurice, 1862-1900; Jules Renard, homme de lettres, de l'académie Goncourt, 1864-1910. Son père, sa mère, son frère, lui. Un livre de pierre, grand
ouvert, une palme de bronze posée au-dessus indiquent une arrière-pensée de gens de lettres. Une phrase me revient en mémoire. Je l'emprunte au Journal de Jules Renard. On pourrait l'inscrire à l'entrée des cimetières, de la plupart des 40,000 communes de France : « Le cimetière où tant de fois le village tout entier est venu se reposer. » Quatrième station : sa statue. II y pensait. Il en parle à sa soeur. Le 30 décembre 1909, il lui écrit : « Nous cherchions, ce matin, qui élèverait mon buste sur la petite place de Chitry. Immédiate-
ment, nous avons compté sur toi. » Dans le Journal, à la date du 10 décembre 1899, il affecte d'en plaisanter : « Faites à ma statue un petit trou dans la tête afin que les oiseaux y viennent boire. » Elle s'élève sur une petite place qui porte son nom, entre l'église, où il n'est guère entré, et la mairie, où il prenait ses fonctions de maire au sérieux. A vrai dire, ce n'est pas une statue, mais un buste de bronze, porté par une stèle de pierre. J'ignore s'il y a un trou sur la tête, mais elle est ; ressemblante; assurent ceux' qui l'ont "connu. Le visage à barbiche, un peu incliné; a l'air un-peu, gêné de cette gloire; les détails du costume, la
cravate nouée en régate, la vareuse à col rabattu, entr'ouverte, sont bien imités. Un cep de vigne a été sculpté contre la stèle. Poi! de Carotte, les cheveux en tignasse, rêve au pied du monument, assis sur un tronc d'arbre en pierre, considérant deux boules en pierre. D'autres poules, vivantes, celles- là, piccorent. Une femme tricote; son enfant, pendu à ses jupes, suce son pouce en toute conscience. L'église, quelques arbres à l'ombre desquels cau-
sent de vieilles gens forment le fond de ce tableau, très troisième république. Jules Renard eût-il aimé cette description de pierre et de bronze, cette
vignette de statuaire, ces allusions directes à son ! oeuvre, à sa personne X Les arts plastiques ne le tourmentaient guère. Etrange cas que celui de cet "nomme qui méprise
les honneurs et vit durant des mois dans l'attente du ruban rouge, qui déclare négliger les lecteurs de la Nièvre et leur fait des conférences, qui incarne l'artiste en sa tour d'ivoire et s'agite pour être conseiller municipal, qui hait le châtelain, mais porte en évidence, quand il le rencontre, le journal bien pensant du pays, qui ne souhaite, comme Rousseau, qu'une bonne femme, une maisonnette, une vache, mais se frotte à des élégances contradictoires et bien parisiennes, qui relit La Bruyère, mais admire Edmond Rostand ! Qu'importent ces contradictions : elles ne ^ont qu'apparentes. Pas un instant il ne me vient à l'esprit que
je le diminue parce que je les indique Il faut lui savoir gré, seulement, d'avoir fait du précepte de La Bruyère une règle de sa vie littéraire : « Vous voulez dire: il pleut. Dites: il pleut.» Pareillement, il écrit un jour à Marcel Boulenger : « Vous voulez dire que la neige fait du bruit. C'est joli et audacieux. Dites donc : la neige fait du bruit. Ne mettez pas votre remarque sous un tas de mots. » Cela, c'est original, par le temps qui court. »

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