Louis Faucon : Léon Blum et Jules Renard ou les débuts littéraires d’une amitié qui fut parfois à sens unique  1952

Publié le par LAURENCE NOYER

Louis Faucon : Léon Blum et Jules Renard ou les débuts littéraires d’une amitié qui fut parfois à sens unique  1952 « La fondation du Mercure de France aux coté de Valette et de Rachilde en 1890, livre à Jules Renard un public. Pendant plus de trois ans, il apporte à chaque livraison des proses aux saveurs acides qui réveillent le goût des lecteurs gavés de naturalisme. Bientôt l’Ecornifleur clôt la phase ingrate de ses débuts. Dans le personnage de Henri, pique-assiette par nécessité, cynique par timidité, s’annonce, avant Poil de Carotte, son double non imaginaire. La quiétude bourgeoise des Vernet que trouble ce séducteur tremblant, c’est la sécurité à laquelle avait aspiré, avant son mariage, le gauche provincial exaspéré par ses années de bohème crasseuse. Libéré par ses exercices de style et par ses exorcismes, Jules Renard peut désormais regarder en face ses démons familiers. A la Revue Blanche, où l’on recrute volontiers les jeunes talents non conformités dans  les positions avancées de l’anarchisme littéraire, Lucien Muhlfed salue dès 1892 la première grande œuvre de Jules Renard. En 1894, la revue accueille des fragments de Poil de Carotte, et le même Muhlfed, une fois le livre paru, le mentionne avec sympathie dans une de ses Chroniques de la littérature. Mais la vedette de la maison, c’est alors, ou ce sera bientôt, Léon Blum… il a rencontré Jules Renard chez les Natanson par l’intermédiaire de Marcel Boulenger. Il entretient avec lui des rapports cordiaux. Mais surtout il l’a lu de ce regard perspicace qui sait déceler la véritable originalité. Il écrit rapidement comme toujours, après une longue méditation, un article qu’il va porter au Mercure, peut-être pour éviter d’insérer dans la Revue sur une œuvre qu’elle a déjà largement commentée, peut-être pour ne pas paraître louer à domicile un nouvel équipier de l’écurie Ollendorff, peut-être pour jouer la difficulté… C’est en tout cas l’unique signature que Léon Blum donnera à Vallette. L’article de 1895 définit avec bonheur la manière de Jules Renard. Le critique de 23 ans évoque ce qu’il appelle assez bizarrement l’amour de la décomposition. Cette formule désigne simplement l’aptitude à « réduire des gestes naturels, mais complexes, à ce qu’on nommerait en gymnastique leurs temps décomposés ». « L’esprit de Jules Renard excelle à dérouler, à déplier les sentiments et les expressions que nous acceptions tout faits. Loin d’en dissocier les élément pour en analyser les causes, il se contente de ralentir et de ramener à leurs états originels ces successions trop rapides où nous avons pris la coutume de voir des unités »… Sur cette interprétation extraordinairement pénétrante nous connaissons l’opinion de Jules Renard. Elle fait l’objet de la première des lettres adressées à Léon Blum dans le recueil encore bien incomplet de la Correspondance. Il faut citer in extenso cette réponse, si caractéristique d’une humeur ombrageuse et fantasque, aimant à haïr  de peur de trop aimer, n’acceptant que de brusquer pour plaire, mais enivrée de se savoir spontanément goûté, puis inquiète de s’être sentie cuivrée, quasi hargneuse de s’être laissée voir inquiète ( lettre du 3 juin 1895      ). Par la suite, Léon Blum ne cessera de trouver dans l’œuvre de son ami l’occasion de le louer justement. Cette fidélité obligeante et sincère fut, hélas ! médiocrement payée de retour. Si Léon Blum était l’ami de Jules Renard, Jules Renard n’était pas l’ami de Léon Blum. L’auteur de succès déjà classiques était intimidé par le débutant. Devant le cadet, dont la fine sensibilité avivait le jugement, l’aîné, qu’une bourbeuse émotivité rendait vulnérable, se trouvait balourd et noué. Il se donnait un masque farouche pour avoir le droit de paraître obtus, et, si une discussion s’élevait, il prenait un plaisir affreux à chercher des mots irréparables, préférant perdre la tête à risquer de perdre la face. Ainsi s’expliquent les contrastes choquants qui opposent la Correspondance, si volontiers coquette en ses manèges d’amitié, et le Journal aux apartés grinçants. Dans un billet inédit, daté du 21 décembre 1895, Jules Renard apprenant le succès de Léon Blum au Conseil d’Etat, le « félicite de bon cœur et [lui] serre la main … Mais dans le même temps, il évoque sans bonté l’embarras que Blum éprouve à préciser l’estime que Renard lui inspire : il cite avec des sous-entendus d’une âcre ironie une anecdote plutôt touchante racontée peut-être étourdiment par le jeune homme. Et le 1er novembre, se campant avec complaisance dans la carrure athlétique et poilue d’un Nivernais du Danube, il trace un portrait plus qu’à moitié caricatural de Léon Blum, un jeune homme imberbe qui, d’une voix de fillette, peut réciter durant deux heures d’horloge du Pascal, du La Bruyère. Pendant toute cette phase de leurs relations, Jules Renard subit en rechignant cette infériorité honteuse dont il se vengeait par les railleries de journal. Ce n’est que plus tard, pendant l’Affaire, dans la mêlée égalisatrice qui emportait ceux qui luttaient du bon côté, quand il vit que le savoir et l’opiniâtreté du jeune juriste lui faisait jouer un rôle éminent auprès des personnages aussi « considérables » que Herr et Jaurès, qu’il sentit fondre sa prévention. Désormais, bon gré mal gré, il admit l’ascendant redouté. Et les seules bornes qu’il s’efforça de mettre à cet empire, ce fut d’affecter, lui qui était foncièrement un homme de gauche, de se désintéresser de la politique militante qui allait demander à Léon Blum, à l’orée du siècle, le culte passionné qu’il vouait à l’esprit. »

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