René Benjamin : l’Elan « La Galère des Goncourt » Le nuage qui passe

Publié le par LAURENCE NOYER

René Benjamin : l’Elan « La Galère des Goncourt » Le nuage qui passe  « De l’Académie Goncourt, je ne crois pas que Bourges m’ait parlé plus de deux ou trois fois, et encore pour ne rien dire. Je ne sais vraiment pas ce qu’il en pensait. Lui qui empilait négligemment dans un coin d’ombre les livres des candidats aux prix, lui qui n’aimait des œuvres et des hommes que ceux qui l’arrachaient à la vie plate de tous les jours, comment croire qu’il prenait quelque plaisir en la compagnie des Descaves, quand celui-ci se livrait à des recherches laborieuses pour donner le prix à une œuvre suffisamment prosaïque ? Bourges, s’il avait su ne fâcher personne, l’aurait joué aux dés, pour qu’au moins une fois de temps à autre un poète bénéficiât des caprices de la chance. Des paroles de lui ne sont donc pas à l’origine du jugement qu’un jour je devais avoir sur cette Académie : mais on comprendra l’importance que prit dans mon cœur le souvenir de sa seule personne, et l’Académie s’y trouva jointe et ennoblie. Il faut ajouter que dix ans avant la mort de Bourges, en 1915, j’avais eu le prix qu’elle décernait et que ma vie en avait été heureusement transformée : "Grave erreur ce prix ! » écrit maintenant Descaves. Avant deux ans il dira : « Ce fut une honte » Je n’en suis pas convaincu. Je dois dire que, dès 1909, Jules Renard qui faisait partie de la même compagnie, - il devait mourir avant mon prix – Jules Renard, pour qui j’avais alors de l’admiration, avait déjà signalé ma nullité. Mais il ne l’avait signalé qu’à moi. Je ne le connaissais pas : j’osais lui porter une porter une pièce. Il voulut bien la lire, et je revins le voir. Il me fixa de son œil de poule sous la bosse qui lui servait de front, et il me dit d’une voix lente pour bien souligner l’importance de ses propos. – est ce que sérieusement vous voulez écrire ?... Parce que je crois n’avoir jamais rien lu d’aussi mauvais que… Comment appelez-vous cela ?... une pièce ? soit. Je l’ai lue dans les deux sens pour lui en trouver un … Hélas ! A votre place, conclut-il en ayant l’air de savourer sa déclaration, je ne reprendrais jamais un porte-plume ! Je sortis de chez lui, stupéfait d’avoir rencontré un homme si expert dans l’art de faire du mal. A la vérité, il n’y avait rien là d’habile. C’était sa nature. Il est certain que ma pièce était mauvaise et qu’il faisait bien de la juger telle ; je lui demandais son avis. Mais quelle grâce pour m’en avertir Et surtout quel démon le poussait à préjuger de la suite ? Rien n’est moins prévisible que la vie d’un jeune homme qui vient vous dire dans l’émotion : « Je voudrais écrire ou peindre ». On le croit fermé à tout : allons ! Il suffit d’un voyage ou d’un amour pour qu’il s’épanouisse et fasse un chef-d’œuvre ! Mais Jules Renard a-t-il connu le sens du verbe s’épanouir ? Ce fut un jardinier déçu d’avance, devant qui, je crois, les roses se refermaient exprès. Je ne lui en voulu nullement. Il mourut l’année suivante. J’écrivais alors dans un journal de Paris. Le Gil Blas. J’aurais aimé y parler de lui pieusement. Le directeur, qui n’était qu’un grand enfant, n’eut pas confiance en ma jeunesse ; il demanda l’article à un critique connu. Et j’eus un vrai chagrin de ne pas rendre hommage à cet homme qui avait tant souffert dans son amertume inutile. Que de temps perdu pour une vie si courte ! Hélas il ne travaillait que dans le petit, ce qui lui valait, bien sûr, la dévotion de Descaves, mais à la différence de ce dernier, il lui est arrivé, une fois au moins, avec du petit de faire du grand, quand il conçut Poil de Carotte. Je crois que j’aurais écrit sur lui une page émue. Je n’en serais plus capable aujourd’hui, je fais à sa mémoire un petit salut. S’il avait lu ma page émue, de me vois si naïf, il aurait eu un sourire pincé. Mais s’il me voit aujourd’hui lui faire un petit salut, il doit être meurtri. Et voilà  tout Jules Renard expliqué par deux images, dont l’une le tire à droite et l’autre le tire à gauche. Renard fut un écartelé. Je l’ai beaucoup aimé à mes débuts, à l’âge où me soulevait un grand désir d’écrire sans que j’aie pu encore discerner quoi. Vingt ans ; la récolte est maigre ; on vit sur un grand fond. Mais j’admirais Jules Renard d’écrire sur rien. Il me consolait d’avance. Sa pudeur me touchait aussi. Et son sens du ridicule, et son respect humain : il avait peur de ses sentiments ; il y là de quoi ravir une jeunesse anti-romantique. Au surplus, je le sentais douloureux. Il avait sans l’avouer grand besoin d’être aimé ; de loin, je l’aimais tendrement. Et je ne me laissais pas rebuter ni par Daudet, qui écrivait : « il ne me semble pas plus à l’aise dans son œuvre que dans sa peau » Ni par Gide qui notait : « Son jardin a besoin d’être arrosé » Ni par Bourges, qui, muet, refusait simplement de voter pour lui. Puis vint la guerre. On a beau l’attendre, quel coup de foudre, quel bouleversement dans la vie d’un homme ! C’est important de débarquer par une aube froide, avec un régiment lourd de bagages et d’armes, au cœur d’un village de Lorraine d’où les habitants se sont enfuis. Dans un éclair j’ai revu mon enfance, la maison paternelle. Il est passé devant moi des images chéries et des paysages. Mais Jules Renard n’a pas paru. Et quand je me suis trouvé dans un lit d’hôpital et que les infirmières m’offraient des livres, je n’ai pas demandé la Bigote. Jules Renard n’avait fait prudemment que de la littérature d’encoignure. En partant, je l’avais laissé dans un coin. La paix est venue. Un  jour, le l’ai relu. Ce n’est qu’un bijoutier, un horloger : il a l’air d’avoir été élevé à Cluses. C’est un miniaturiste de la littérature, un sous-La Bruyère radical-socialiste. Ah ! Elémir Bourges que c’est bon de penser à vous, et à votre rire déchirant au sortir du Journal acide de ce pauvre Jules Renard ! Sacha Guitry qui l’aime m’a souvent fait des reproches : « Je l’ai connu, me dit-il, je sais le lire : je devine le ton qu’il prend, ses fanatismes, ses ironies, ce qu’il dit d’un ton sourd et affligé » Oui, je comprends bien, mais qu’est-ce que tout cela dans la tragédie du monde qui exige tant d’instinct, tant d’élan, , tant de généreuses inconsciences ! Le grand artiste ou le héros savent-ils ce qui leur arrive, d’où vient le grand vent qui souffle en eux ? Je trouve triste qu’un Jules Renard soit parvenu à une réputation d’esprit chez les français, cette race qui a tant donné de soi, - en notant, pauvre croque-notes, des pensées comme celle-ci : « Impossible de voir le fond de son cœur. La bougie s’y éteint faute d’air pur »

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