Emile Henriot : Le Monde : 21 avril 1954 « La correspondance de Jules Renard »

Publié le par LAURENCE NOYER

Emile Henriot : Le Monde : 21 avril 1954 « La correspondance de Jules Renard » «Il n’était nullement lyrique, il n’admirait en Victor Hugo qu’un faiseur d’images et un écrivain qui parlait en clair. Je relève dans son Journal, intéressant, desséchant et exaspérant à la fois cette juste vue de lui-même : « La réalité a tué en moi l’imagination qui était une belle dame riche ». Il y a noté également ceci, qui éclaire assez le caractère essentiellement subjectif de cet égotiste : « Nous ne disons plus ma lyre, nous disons je ». Mais c’est sans doute beaucoup s’occuper de la personne, quand il n’y a que les œuvres seules qui devraient compter. Il est cependant impossible de séparer Jules Renard de la sienne, où il est entier, dans sa petitesse coupante et sa perfection pointue, dans son humanité réelle, sans grandeur, hargneuse, désolée et nette comme un spectacle que l’on regarderait par le gros bout de la lorgnette pour s’en faire une vue précise et microscopique. On disait du peintre Courbet, peu penseur mais traducteur extraordinaire de la chose vue : « C’est un œil au bout d’un pinceau » On en peut dire autant de Jules Renard : « C’est un œil au bout d’une plume ». Il ne pense pas beaucoup non plus, ou il simplifie paradoxalement, en ramenant ses gouts, ses croyances, son observation, aux vues les pus élémentaires. Négateur de tout ce qui dépasse, et à cet égard très représentatif de la plus basse pensée de son époque, la très médiocre « belle époque » des années 1890-1900 : querelleur, mangeur de curés, et expulseur de petites sœurs des pauvres, antimilitariste, pacifiste bêlant, anarchisant dans l’esprit de la Revue Blanche ; en même temps bon petit bourgeois et propriétaire terrien, irrité de sa pauvreté, errant entre ses contradictions. L’homme était certainement spirituel, soucieux à la fois d’être drôle et demeurant vrai : et cet amoureux de la nature, qui trouvait même le moyen de faire de l’esprit devant la nature, étant devenu parisien, finit par être dominé par ce besoin du concetti et cette recherche précieuse de l’image et du mot à effet. Il trouve toujours, et tantôt c’est une vérité attrapée, et tantôt ce n’est qu’une rencontre amusante par l’inattendu, un bibelot verbal, un coup de bilboquet réussi. « une puce, ce grain de tabac à ressort » c’est drôle, sans plus, comme d’admirer au passage « les jolies chevilles ouvrières » d’une fille du peuple dans la rue. Mais Poil de Carotte, tu iras les fermer tous les soirs » c’est une trait d’observation qui va loin dans une créature méchante. « le pré qui tire à soi les couvertures vertes » cela ne vaut que dans une image que Voiture aurait pu trouver. « la femme est un roseau dépensant » constitue un bon à-peu-près ; encore fallait-il qu’il y ait eu déjà Pascal pour l’amorcer. Mais dire à la campagne que toutes les violettes sont officiers d’académie, c’est plus penser à l’interlocuteur du napolitain ou du Weber que sentir vraiment le champêtre ou qu’aimer pour elles-mêmes ces petites fleurs. Rien de répréhensible à cela, non plus qu’au souci d’épingler ces menues trouvailles dans son Journal pour s’en resservir à l’occasion. L’amuseur-paysan engrange tout. Le grave chez Renard, c’est l’esprit boulevardier négatif, antipoétique, anti-intellectuel ; ce mépris ou cette hargne pour ce qui domine tout, se croyant obligé à être sincère jusqu’à enregistrer  avec sincérité ses bêtises, témoigne à tout instant l’auteur du journal. Quel plaisir à restreindre, à rabaisser ! il y a chez le « paysan parvenu » que Rachilde discernait en lui un excès de cette blague parisienne cynique, ravalante, et désabusée, qui triomphait avec une insolente suffisance sur le boulevard en 1900 dans les propos habituels de Capus, de Guitry père, de Tristan Bernard, de Coolus, abondamment rapportés par Jules Renard dans son Journal et dans ses lettres. Un échantillon ? Renard cite ceci, de l’affreux Edwards, jadis propriétaire du Matin, et dont les millions autorisaient la légendaire muflerie : abordant une vieille femme dans un théâtre, « Bonjour, vieille putain », lui dit-il, et la présentant « c’est ma mère ». Voilà de ces drôleries. Le lecteur attentif et un peu blindé pourra se divertir à comparer les notes du Journal et le texte des Lettres, où il est question des mêmes personnages »

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