G. Fonlupt, Journal du Centre, juillet 1960 : Dans le souvenir de Jules Renard

Publié le par LAURENCE NOYER

« Aux yeux des Nivernais, « Poil de Carotte » est à Jules Renard ce qu’est « Mon oncle Benjamin » à Claude Tillier… l’œuvre bien connue d’un patriote, illustre mais ignoré. […] Jules Renard, l’enfant prodigue de Chitry-les-Mines, n’a pas échappé de son vivant à cette douloureuse fatalité. Considéré par ses administrés comme un excellent officier municipal, il n’eut pas souvent de fois la joie de trouver, même une seule de ses œuvres, dans des mains étrangères. Aussi par fierté, il vivait replié sur lui-même avec pour amie la nature qu’il aimait passionnément, encore qu’il eut peur de ne pas la comprendre. Car il aimait flâner solitaire le long d’une route. « comme il fait bon ! je rafraichis l’air de toutes les idées que j’ai puisées ce matin dans mes livres où l’on étouffe ». Il ressemblait un peu au gars du village qui, après être « monté » à Paris et avoir vainement tenté sa chance, revenait au pays auréolé du semblant de gloire que confère cette expérience. La vie boulevardière, les mondanités, lui déplurent, souverainement, mais sa carrière d’homme de lettres l’exigeait et il sacrifia au snobisme bourgeois de cette fin de siècle sans éprouver le moindre plaisir. Bien qu’il ne fût pas né à Chitry, Jules Renard décida d’y établir un retranchement où il coulerait ses vieux jours. Il n’avait pas encore quarante ans et pourtant son visage accusait une fatigue profonde dont il ne se cache pas. « J’ai mal aux idées. Mes idées sont malades et n’ai pas honte de ce mal secret ; je n’ai plus aucun gout, non seulement au travail, mais à la paresse. Aucun remord de ne rien faire. Je suis lzas comme un qui aurait fait le tour des astres. Je crois que j’ai touché le fond de mon puits. Je travaille une heure, et tout de suite, je sens une dépression ; et même d’écrire ce que j’écris là m’écœure »  Marqué jusqu’à l’obsession par le souvenir de son adolescence, Jules Renard n’hésita pas à se fixer tout à côté de la maison du « Poil de Carotte »qu’il fut. Sans doute considérait-il ce retour  comme une victoire sur lui-même, car, selon son propre aveu, il redoutait de courir à l’échec en demeurant dans la capitale. Accompagné de sa femme et de ses deux enfants, il s’installa près de Corbigny, dans la petite commune de Chaumot où en 1900, il était élu conseiller municipal. Dans sa retraite de « la Gloriette » il se consacra pleinement à la vie qui se manifestait tout autour de lui et de ses « frères farouches ». Ce fut un véritable sacerdoce : il voulait enfin parler de la nature comme elle le mérite ou, plus exactement, parler pour elle, en être le fidèle traducteur, « et j’aurais, dit-il, une casquette avec ces mots en lettres d’or : « interprète de la nature » Depuis 1904, Jules Renard était maire de Chitry et de mauvaises langues prétendent qu’il se laissait aller à de violents excès de vanité, lui qui avait fait, pour s’amalgamer à la terre natale, il éprouvait le besoin d’y piquer la rosette. En réalité, il adoptait une attitude qui ne correspondait pas avec son caractère entier. Jules Renard, écrivain réaliste, rêvant parfois de se livrer à une étude sur le nihilisme, s’extasiait devant l’humble escargot et c’est par un jeu qu’il se composait un personnage souvent déroutant. Très rapidement, il se détacha, il se libéra de la littérature fin de siècle, baptisée ironiquement « vespasienne » en l’honneur des édicules publics qui s’accrurent  et se multiplièrent pendant ces quelques années. Son Journal, qu’il n’a pas voulu être un simple bavardage, est le témoin de sa  pensée, la pensée d’un prêtre de la laïcité. « Je déclare que j’ai un point de vue moral : la propreté de l’âme, et un point de vue littéraire : la propreté du style » Toujours inquiet, car Jules Renard, il faut bien l’avouer aimait produire son effet, le poète qu’il était partait sans cesse à la découverte de la vérité : il la trouve toute dans la campagne parmi les arbres familiers qu’il enviait : « O bois, à qui je voudrais me mêler ! » s’écrit-il après avoir écrit cette boutade : « je suis un peu souffrant, je fabrique de l’albumine : j’ai quarante-cinq ans : ce ne serait rien si j’étais arbre ». Ses promenades solitaires le comblaient de joie… il y rencontrait les hirondelles, « ces sourcils épars dans le ciel » ou la châtaigne « le hérisson des fruits ». Toutes ces observations étaient aimables prétexte à des exercices de style qui donnent tant de fraicheur et de séduction à ses Histoires naturelles. Ce laïc à l’état pur fit connaissance avec le curé Noël, aujourd’hui chanoine de l’église Saint Etienne. Bien sûr, il ne partageait pas toujours les mêmes opinions, cependant, ils se retrouvaient avec plaisir, car leurs conversations roulaient sur la littérature pour laquelle se passionne le chanoine. Un jour, il aborda Jules Renard qui flânait le long du canal. Il tombait une pluie fine et contre son habitude, l’écrivain eut un sourire à l’adresse de son interlocuteur, lequel ne manqua pas de lui en demander la raison. « Eh bien, j’ai trouvé une comparaison en regardant la pluie frapper à la surface de l’eau…. Ne dirait-on pas que la rivière commence à avoir la chair de poule ? » Il arrivait au curé Noël de reprocher à Jules  Renard d’avoir dans son Poil de Carotte par trop éreinté sa mère sous les traits de Mme Lepic, et cela il ne le lui pardonnait pas ! Mais ils restèrent d’excellents amis. Au nombre de ses relations, le curé Noël comptait également René Bazin venu écrire à la Collancelle « le blé qui lève ». Bazin aussi était un réaliste, mais ses rapports avec Jules Renard ne dépassèrent pas le cadre de l’affinité littéraire ; d’ailleurs Bazin quitta le Nivernais quelques mois plus tard. Par contre, Lucien Guitry fit de fréquentes visites au maire de Chitry. Tous les deux, coiffés de chapeaux à larges bords et vêtus d’une « blaude », ils devisaient à perdre haleine tout en arpentant la propriété. Mais Jules Renard, atteint doucement au terme de son existence ; il vient tout juste de passer le cap des 46 ans ! A l’instar de ses amis les arbres, il se dessèche. « je rentre, confesse-t-il l’angoisse au cœur, parce que j’ai regardé le soleil couchant, entendu les oiseaux et que je n’aurai eu que quelques jours de cette terre que j’aime tant, et qu’il y a tant de morts avant moi » Chez lui, vie et littérature sont indissociables : aussi, puisqu’il ne peut plus, puisqu’il ne veut plus écrire, il lui faut mourir. « Eh bien meurs ! s’exclame-t-il. Ta mort fera comprendre au monde qu’il vaut mieux mourir que de cesser d’être un artiste » Entouré de ses « frères farouches » dans la maison même du « Poil de Carotte » des jeunes années, Jules Renard, en proie aux maladies, « ces essayages de la mort » attend sa fin comme une délivrance. Le Journal devient muet le 6 avril. Un mois et demi plus tard, Jules Renard s’éteint discrètement le 22 mai 1910. C’est dans le souvenir de l’illustre enfant  que Chitry-les-mines commémorera, dimanche, le cinquantième anniversaire de cette mort. Nombreux seront les Nivernais épris de belles lettres qui viendront se recueillir devant la maison de « Poil de Carotte » autour du monument élevé du célèbre compatriote et qui, en pèlerinage, iront à la « Gloriette » respirer un peu de cet air dont Jules Renard s’est enivré. »

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