Jean-Jacques Bernard, Albin Michel, « Mon père Tristan Bernard » 1955

Publié le par LAURENCE NOYER

Jean-Jacques Bernard, Albin Michel, « Mon père Tristan Bernard » 1955  « J’ai gardé un souvenir très net de cette loge de Lucien Guitry, à la Renaissance, dont . Jules Renard parle si complaisamment dans son Journal. C’est là qu’il retrouvait Alfred Capus et mon père. J’y suis peut-être allé quatre ou cinq fois. Je revois très bien, certains soirs de générale, la loge pleine de fleurs, pleine d’amis empressés autour de Guitry à l’apogée de sa carrière. Je revois aussi, souvenir plus intime, la loge avec Renard sur une chaise, Capus sur une autre, et mon père contant une histoire à Guitry qui achevait de se maquiller ou qu’on habillait. Guitry, sans être exactement grand, était de dimension immense par sa carrure, par sa mâchoire. Il souriait doucement d’un air toujours un peu paternel ou protecteur, et dans une attitude toujours étudiée. Ce grand comédien, si parfaitement naturel à la scène, ne l’était plus du tout dans la vie. C’est là qu’il semblait jouer la comédie, entrer dans un rôle. Son parler même, qui au théâtre était exactement la vie devenait du théâtre. Jules Renard, c’était tout autre chose. Il m’impressionnait étrangement. Rien ne m’aurait plus interloqué alors que de découvrir ce que révèle si curieusement son Journal : un provincial éberlué d’être à Paris. Je ne me doutais pas que cet homme, qui me paraissait dominer les hommes par l’acuité de son observation, était en réalité, parmi ces Parisiens, comme un canard parmi les poules ; des quatre mousquetaires, c’était lui sans doute, qui avait l’attitude la plus apprêtée, c’est lui le comédien devant les autres et devant lui-même. J’’avais  une grande admiration pour Renard. J’étais très sensible à son talent et c’est d’ailleurs un des rares écrivains de cette génération qui ne m’ait pas déçu. C’est d’ailleurs un des seuls dont le don d’observation reste de tous les temps et dont le style n’a pas vieilli. L’homme avait quelque chose de mystérieux. Or, je comprends bien aujourd’hui que ce qu’il cachait, c’était ses propres faiblesses. Il les révèle tout au long de son Journal, œuvre considérable, qui, certes, ne grandit pas l’homme, mais grandit l’écrivain. Il y détruit de ses propres mains l’idole qu’un tout jeune homme avait pu se faire de l’homme. Il m’a reçu  chez lui deux ou trois fois, dans son bureau, rue du Rocher. Je le revois très nettement à sa table de travail ; je soutenais avec peine son regard qui avait quelque chose de la vrille. Il semblait vous déshabiller l’âme. Je ne pouvais alors deviner que c’était moins une curiosité qu’une défense. Ces visites chez Jules Renard restent une de mes plus fortes impressions de jeunesse. Malgré tout ce qu’il pouvait y avoir là de factice, un courant s’était établi entre lui et moi. Mon père mis à part, qui en tant que père était un cas spécial, Renard fut le seul écrivain qui eut sur moi une influence profonde. J’ai découvert dans un mot écrit à mon père que je lui étais sympathique. Il savait que je voulais faire des Lettres dont son fils était aussi éloigné que possible. Il savait que j’admirais ses ouvrages dont ce fils paraissait peu se soucier. Quels sentiments complexes jouaient en lui dans tout cela ? Son Journal le révèle extrêmement sensible à l’admiration, sentiment naturel chez un homme de lettres, mais chez lui presque maladif. Devant l’aîné qui m’accueillait, m’intimidait, me scrutait de la pointe de ses yeux tapis dans les orbites profondes, je ne soupçonnais rien de ces faiblesses humaines. Combien cet homme ultrasensible, cet écorché, a pu ressentir les petites blessures de la vie quotidienne, son Journal en fait foi. Car il avait du moins le courage de l’avouer. Il racontait lui-même qu’arrivant en courant au théâtre de la Renaissance, où l’on jouait en lever de rideau le Pain de Ménage, son chef-d’œuvre dramatique, avec une grande pièce de je ne sais plus qui, il fut arrêté par l’ouvreuse : « Ne vous pressez pas, monsieur, ce n’est que la petite pièce ». S’il avait la coquetterie de rire de ses mésaventures, on peut être assuré qu’elles ne le laissaient jamais indifférent. Les minimes souffrances de l’amour-propre torturaient cet homme que tout le monde croyait heureux. Il n’est d’ailleurs pas difficile de démêler au travers de Poil de Carotte, où perce l’autobiographie, combien les refoulements de l’enfance ont pu peser sur sa vie d’homme, d’homme heureux et de grand homme. Mon père, qui l’aimait tendrement, contait à ce propos une anecdote savoureuse. Ils assistaient ensemble à un déjeuner de sportifs, milieu où Tristan Bernard était très populaire, mais où Jules Renard était parfaitement inconnu. « Ils n’en  n’ont que pour vous » disait Renard, en riant jaune. Aussi le vit-on se gonfler, quand un monsieur s’approchant de lui ! « Ah ! Monsieur Renard, j’ai une grande admiration pour vous » Un temps d’arrêt… « il y a dix ans, moi, que j’essaie de ne pas fumer » L’inquiétude permanente de Renard, qui sut vraiment la démêler avant la publication de son Journal ? malgré ce Journal, je lui suis resté fidèle et le Renard trop mesquin qu’il s’est complu à dépeindre n’a pas réussi à détruire celui que je m’étais construit. Les petitesses qu’il révèle n’ont pas affecté l’image d’un écrivain que j’admirais à dix-huit ans et n’ai pas cessé d’admirer. Lui aussi, toujours en défiance et en défense, semblait porter un masque ou une armure. Ce qui ne laissait pas d’être intimidant. Peu de figures de mon adolescence – il est mort en 1910 – m’ont impressionné à ce point. Il s’intéressait à moi, à mes premiers essais. Il m’encourageait, me témoignait de l’affection. Il me signa un jour un exemplaire des Philippe, avec une dédicace : « Son ainé pour la vie ». Je ne me doutais guère alors que cette vie touchait presque à sa fin. Jamais je ne pus me défendre d’un certain malaise devant ces yeux perçants qui vous fouillaient l’âme, mais qui ne disaient rien du cœur qu’ils cachaient. Longtemps j’ai cru que c’était les yeux de la curiosité passionné. Je sais maintenant que c’était les yeux de l’inquiétude. »

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