Le Monde : 13 et 14 juin 1954 « La correspondance de Jules Renard. » Lettre de Mme Capponi, nièce de Jules Renard, à propos de la "Chronique" d'Emile Henriot

Publié le par LAURENCE NOYER

« Monsieur, j’ai lu dans le Monde du 21 avril votre article sur la correspondance de Jules Renard. Mon attention a été particulièrement sollicitée par l’intérêt habituel de vos chroniques, mais aussi parce que le sujet me touche de près. Je suis en effet la nièce de Jules Renard ( la fille de sa sœur) ; ma sœur et moi-moi sommes les seules personnes vivantes de sa famille qui l’ont connu, ainsi que son frère et sa mère. Il y a une sorte de légende affreuse qui s’est formée sur Jules Renard, l’enfant martyr et sur sa mère. On a transformé en histoire vécue ce qui était une exagération de la réalité. Cette transformation est évidemment le fait du littérateur, qui raconte non pas l’histoire  mais une simple histoire… A un de nos séjours dans la Nièvre à Corbigny, près de Chitry, où habitait Jules Renard, mon mari a interrogé devant moi, M. X… celui-ci a répondu qu’il ne s’était jamais aperçu que mon oncle Jules fût moins bien traité que son frère. D’ailleurs on ne l’a jamais appelé « Poil de Carotte », c’est sa mère qui me l’a affirmé. Il est exact qu’il n’était pas le préféré de sa mère, mais ainsi que vous le dites, c’était un « écorché » dont les griefs ont produit une amertume qui a alimenté quelques-unes de ses œuvres. Il a été élevé à Nevers dans la même pension  que son frère et que le docteur X… qui vit toujours à Paris. Mon grand-père l’a entretenu à Paris pour ses études beaucoup plus longtemps que son frère. Ce dernier n’était pas arrogant, mais, au contraire, doux et gentil ; il nous a laissé le meilleur souvenir. J’ai bien connu ma grand-mère, qui ne mérite certainement pas les qualificatifs péjoratifs qu’on lui applique. J’avais dix-huit ans lorsqu’elle est morte, et j’étais à ce moment dans sa maison de Chitry. Je peux vous assurer que son fils, qui s’y trouvait également, était très impressionné par cet accident. Le grand drame de cette famille a été la mésentente. Je crois que mon oncle se faisait paraître plus mauvais qu’il ne l’était. La dernière année avant sa mort j’ai eu l’occasion de parler longuement avec lui seul. Et je l’ai jugé bien meilleur. Je tenais à vous donner ces précisions pour éviter des appréciations injustes. »

Commenter cet article