Louis Pauwels : Le Bélier, « Théâtre complet » (préface et notes) 1957 

Publié le par LAURENCE NOYER

Louis Pauwels : Le Bélier, « Théâtre complet » (préface et notes) 1957  « C’était un homme de lettres, ce n’était pas un écrivain, c’est-à-dire un aventurier pour qui écrire n’est qu’une manière de dénouer des crises. Jules Renard vivait la main à la plume. Plume pour les contes. Plumes pour les comptes, il souligne la nature de comptable, de petit employé de Renard. A propos du Plaisir de rompre, Pauwels montre avec beaucoup de finesse, la difficulté d’interpréter ce qu’il y a par derrière : « il se cache sans doute, derrière le Plaisir de Rompre, une confidence triste, l’adieu à une petite maîtresse par un monsieur sage, trop sage, qui se marie et qui eût aimé follement aimer, mais qui par nature, est plus proche de Monsieur Prudhomme que de Tristan. L’amour, dans les pièces de Jules Renard, va rôder comme l’ombre d’un voleur. Ce n’est pas une réalité, c’est une idée que l’on caresse, avec précaution, de loin, et qui s’évanouit bien vite. L’amour, chez Jules Renard, est pareil à ces anneaux que les petits enfants, au manège des Tuileries, tentent de décrocher : ils tournent sur leurs chevaux de bois, raides et attentifs, une petite baguette de bois au poing, et la baguette passe toujours à côté de l’anneau […] De même Jules Renard, figé, passe à côté de l’amour. Non certes du brave amour conjugal, du brave petit amour, mais de l’amour passion qu’il faut avoir connu pour donner de l’air à la création. L’amertume de n’être que ce que l’on est, l’amertume d’avoir le cœur trop petit, mêlé au balourd contentement d’être comme la moyenne des gens, donne à Jules Renard, qui marivaude, de la saveur, du pataud touchant. L’extraordinaire est que ce petit homme trouve dans son intelligence et dans son humilité de quoi s’enchanter de cette petitesse, de cette médiocrité, ou plutôt de quoi utiliser cette petitesse, cette médiocrité comme un effet de l’art. D’emblée, il atteint au type. Il se regarde au-dessous de lui-même avec tant d’acuité qu’il se dépasse. C’est tout le secret de Jules Renard. Il croit faire, avec ces deux actes, des « œuvres parisiennes ». Elles sont parisiennes, en effet par le sujet. La manière de les traiter, qui cache un drame, les fait humaines. De même Pauwels explique fort bien l’ambiguïté de La Bigote, qu’on a quelque mal à saisir. « c’est une confidence aussi, mais confondante. Elle fut prise à tort pour une pièce à thèse en un temps où l’anticléricalisme n’avait pas mauvaise conscience d’être primaire. Or Jules Renard ne milite pas. Il décrit son père, qui s’estimait moralement cocufié par le curé, et sa mère, soumise avec ravissement, avec une sorte de jouissance vengeresse, à la soutane. Après le petit chant, fier et pudique désolé et valeureux, en l’honneur de l’amour conjugal, après ce ce joli petit chœur des enfants des écoles à la gloire du brave et petit amour des vieux époux, après cela, voici, à travers La Bigote, le drame du non amour, le drame du couple qui « à force de silence, a fini par s’entendre ». Voilà les abîmes du non amour. Ce non amour conjugal emprunte les formes de la lutte entre l’Eglise et la Libre Pensée. Monsieur ne croit pas en Dieu et madame est bigote. S’agit-il d’une pièce « sac à charbon », d’une pièce « croâ-croâ », d’une pièce au service de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, d’une ode au petit père Combes ? Non pas, il s’agit d’un souvenir douloureux. Jules Renard n’en aura jamais fini de souffrir d’avoir vécu  entre un père atrocement fier et une mère tragiquement dévote. Il redemande enfance, en revivant ce drame, dans son âge mûr. Mais Jules Renard croyait à la Fée Electricité et au Socialisme. Il plaçait, avec un mélange de générosité et de madrerie, son fauteuil d’académicien au Goncourt dans le sens de l’histoire. Après Jules Renard, un ministre s’écriera, à la tribune de la Chambre : « Nous avons éteint dans le ciel, messieurs, des lumières qu’on ne rallumera plus » C’est si je puis dire, à la faveur de ce politique éteignoir que la Bigote passa tous les feux de la rampe. Jules Renard, grâce à cette pièce, fit figure de dramaturge d’avant-garde. Les criailleries des cléricaux l’y aidèrent. Cependant, La Bigote était plus qu’une œuvre anticléricale, une tragédie de la solitude à deux. […] L’auteur avait assez d’intelligence, et une intelligence assez désabusée, pour voir ce qui, dans son œuvre, allait dans le sens de la propagande anticléricale et ce qui allait dans le sens de la confidence tragique, ce qui était du côté de l’émouvant aveu, et ce qui était du côté de l’air du temps. Mais y il avait avantage à passer pour un écrivain révolutionnaire, un héroïque défenseur de la laïcité. Depuis soixante ans, et plus, c’est à gauche que l’homme de lettres se fait les plus belles rentes. »

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