Maurice Mignon : 24 juillet 1960. Inauguration du nouveau buste de Jules Renard à l’occasion du cinquantenaire de sa mort (préface)

Publié le par LAURENCE NOYER

Maurice Mignon : 24 juillet 1960. Inauguration du nouveau buste de Jules Renard à l’occasion du cinquantenaire de sa mort (préface)

« Il n’est pas sans intérêt de comparer les discours du monument de Jules Renard en 1913 à ceux qui sont réunis dans cette brochure, pour l’inauguration du second monument en 1960. Les premiers ont fait l’objet d’une plaquette ajoutée au 56 et 57ème fascicule des Cahiers du Centre qui comportaient mon ouvrage sur Jules Renard, avec une préface d’Henri Bachelin et une reproduction de la maquette du monument par Charles Pourquet. Cette plaquette de 30 pages a été tirée à part sous le titre « l’inauguration du monument de Jules Renard par Henri Bachelin ». De Paris étaient venus Maurice Le Blond, à qui revient l’honneur d’avoir pris l’initiative de cette cérémonie… A l’esprit et à l’humour de Robert de Flers et de Tristan Bernard, ont succédé, en 1960, l’enthousiasme de MM. Roland Dorgelès et Gérard Bauer, l’ardeur de René Palmiéry et de Paul Minot, sans compter les spirituelles excuses de MM. André-François Poncet, la brillante improvisation de René Lalou, ainsi que le discours, plein de sens et d’affection de son successeur à la Mairie, Gaston Robin, son parent. L’Académie Française s’est excusée par la plume de son secrétaire perpétuel, Maurice Genevoix, lui également nivernais. Ce qui frappe dans la comparaison des deux cérémonies, c’est la différence de caractère qui les anime. En 1913, c’était encore la bataille autour du nom de Jules Renard : on incriminait, en littérature, son réalisme grossier à la Zola, et même son goût de la plaisanterie scatologique ; en politique, on le traitait de raté et d’ambitieux puéril ! Quant à Poil de Carotte, c’était un livre abominable, emprunté d’ailleurs à Vallès : « Rien de plus odieux, écrivait un critique, que cette histoire d’un enfant qui déteste sa mère ». Henri Bachelin n’eut pas de peine à défendre l’homme et l’écrivain contre ces accusations, trop souvent passionnées et injustes. Rien de tel en 1960. De même que la mélancolie du premier dimanche d’octobre avait été remplacée par le soleil radieux de la fin de juillet, ainsi les polémiques s’étaient éteintes autour d’un nom consacré désormais par cinquante ans de silence et de réflexions, qui permettaient d’envisager son œuvre sous un jour plus impartial : le Figaro Littéraire, par la plume d’Hugues Fourras, pouvait déclarer qu’à Chitry, il n’y avait plus d’ombre sur la mémoire de Jules Renard, définitivement adopté par ceux, qu’il a si bien décrits dans Ragotte et dans l’œil Clair, repris par cette campagne mêlée d’ombre et de soleil, riche de prairies verdoyantes à l’herbe grasse, où paissent de grands bœufs blancs, image de la vie et de la sérénité virgilienne. Par le socle rénové et par le buste expressif et sobre de Georges Sirdey, il redevenait, après plus de quinze années d’exil, le maitre de ce village qu’il aimait entre tous, dont il se disait la résultante, et qu’il plaçait au centre de la France et du monde. Ses frères farouches, les coupeurs de terre, le retrouvaient avec joie parmi eux, lui qui n’avait jamais été à Paris que par sa seconde nature, celle de l’homme de lettres et de l’intrigant malgré lui de la Foire, sur la place, alors que son véritable visage reflète l’atmosphère puissante et salubre de sa terre, et qu’il peut s’attribuer, plus heureux que la robuste sauvageonne de Saint Sauveur en Puisaye, le mot de sa demi-compatriote, Colette : « J’appartiens à un pays que j’ai quitté ». L’heure est venue, après ces manifestations publiques, d’accueillir Jules Renard, parmi les classiques de notre littérature, où il a sa place marquée, par son théâtre, par ses romans, par ses divers écrits. Lui, qui songeait, dans une page de son Journal, à diviser son œuvre en plusieurs dossiers, religion, politique, morale, arts et lettres, science, il pouvait faire l’objet de publications nouvelles, tout au moins pour la forme, en groupant sous une de ces rubriques, particulièrement la morale et la littérature, un grand nombre de ses maximes et de ses observations. Celui qui a écrit : « Le bonheur, c’est de le chercher » ou « Le meilleur de la joie, c’est le petit sable de tristesse qu’elle laisse en se retirant », ne mérite-t-il pas qu’on tire de ses ouvrages un recueil de pensées digne de son maitre La Bruyère ? Le docteur Tixier, grand Renardiste, comme el est grand Tillieriste, a réuni, dans le catalogue de 1960 du groupe d’émulation artistique, toute une série de notes et d’images sur les arbres, et j’ai moi-même proposé à son éditeur Flammarion un nouveau livre d’Histoires Naturelles, glanées à travers son Journal et ses autres livres. S’il faut, hélas renoncer à retrouver  les pages détruites de ce fameux Journal, brûlées sans doute par une veuve abusive – André Billy s’en est fait plus d’une fois l’écho dans ses vivantes chroniques du Figaro Littéraire, en particulier celles du 2 mai 1954 et du 12 novembre 1960 – en redonnant ainsi à Jules Renard une autre vie posthume, qui lui vaudrait le rare éloge adressé par M. Joseph Robichez à Romain Rolland, grâce à l’inlassable activité de sa veuve, empressée à publier presque chaque année, de ses inédits : « depuis 50 ans qu’il a disparu, il semble dispensé de ce stage de l’incompréhension et de l’oubli auquel, après leur mort, sont condamnés les plus grands. Souhaitons-lui pareille fortune, il la mérite autant que l’auteur de Jean-Christophe. Ses écrits seront toujours pour nous, à de leur vérité et de leur conscience, à la fois des exemples de style et de langue et une source d’énergie et de foi en l’humanité. »

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