Paul Minot, 24 juillet 1960. Inauguration du nouveau buste de Jules Renard à l’occasion du cinquantenaire de sa mort (discours au nom de « L’Aiguillon »)

Publié le par LAURENCE NOYER

Paul Minot, 24 juillet 1960. Inauguration du nouveau buste de Jules Renard à l’occasion du cinquantenaire de sa mort (discours au nom de « L’Aiguillon ») « Jules Renard est un de mes plus vieux souvenirs. C’était à une distribution des prix de ce lycée de Nevers où Poil de Carotte s’est tellement ennuyé et qui aujourd’hui son nom. Une distribution des prix de ce temps-là, avec de la musique militaire, des uniformes chamarrés et des rhétoriciens, barbus conduisant à leurs chaises des dames aux vastes chapeaux, étroitement corsetées. Je devais être en dixième ou en neuvième, et j’avais,  - une fois n’est pas coutume – le prix d’excellence. On me fit monter sur l’estrade pour me couronner, avec, dans les mains, une énorme pile de livres rouges à tranche dorée, et je vis tout-à-coup, entre le général et le préfet, un monsieur à la barbe rousse qui me regardait avec de petits yeux vifs, profondément enfoncés dans leurs orbites. J’eus si peur que je butai dans une marche et que je m’effondrai, en larmes, devant le fauteuil du président, tous mes livres répandus autour de moi. Alors, Jules Renard, car c’était lui, me releva, sécha mes larmes, mit la couronne sur ma tête et m’embrassa sur les deux joues. Vous pensez bien que ce n’est pas à ce titre que je mêle ma modeste voix à celle des éminents orateurs qui sont venus honorer dans ces lieux tout chargés de son souvenir, un des plus subtils, un des plus fiers, un des plus solides écrivains de ce siècle. Non, j’y viens au nom de l’Aiguillon, c’est-à-dire ces Nivernais de Paris, dont Jules Renard, il y a une cinquantaine d’année, voulait bien de temps à autre partager les agapes. Non pas qu’il ait été tendre pour notre compagnie. Il y a dans le Journal du 12 novembre 1904, une page où nos compatriotes sont traités aussi sévèrement que les plats et les sauces qu’on avait servis au diner. Mais l’Aiguillon, ai-je besoin de vous le dire, n’en a pas voulu à Jules Renard, qui est aujourd’hui une de ses gloires les plus sûres et je viens lui apporter, en son nom, quoique je l’aie pu lire et entendre, qui l’auteur de l’Ecornifleur , n’était pas au fond un tendre. Il était comme nous, un Nivernais de Paris, un déraciné. Je ne pense pas qu’il ait beaucoup apprécié le roman de Barrès, car les deux esprits n’étaient pas de la même famille, mais qui sait si ce n’est pas en partie au déracinement de Renard que nous devons cette maitrise de son émotion, cette sorte de timidité devant la feuille blanche, cette quête incessante de l’expression juste, cette incomparable prose enfin qui ouvre à peine ses ailes mais qui est toute frémissante de chaleur et de vie. Qui sait si, lorsque le printemps venu, il quittait les gens de lettres de Paris, les coulisses de théâtre, les salles de rédaction, il ne retrouvait pas à Chitry, dans les contacts avec ceux qu’il a appelé nos frères farouches l’heureux contraste qui l’a empêché , ici et là, de s’abandonner à la carrière facile d’un auteur parisien, ou d’un conteur rustique. Jules Renard n’a été, à vrai dire, ni l’un ni l’autre. Il a été à part ; la critique est incapable de le classer et si elle s’efforce de rechercher un point commun entre l’auteur de Ragotte et celui du Plaisir de Rompre, elle ne peut le trouver que dans une psychologie incisive, rarement en défaut et servie par une des langues les plus personnelles qui soient. Renard n’a été dupe ni des autres, ni de lui-même. Il n’a pris à son temps, à sa province, que les sources d’inspiration les plus simples, les plus directes. Et tout cela, il l’a transfiguré par la magie d’un style incomparable pour en faire une œuvre qui dépasse son époque et prend, de lustre en lustre, cette patine, cette solidité qui reste à travers les changements de l’histoire et l’évolution du goût la marque des classiques. Après tout, celui qui a écrit cette phrase :’’Ah ! faire des choses que les petits enfants copieraient sur des cahiers’’ n’a-t-il pas atteint son but ? Certes, aujourd’hui, ce que nous souhaiterions surtout évoquer, nous autres Nivernais de Paris, c’est le maire de Chitry, c’est le parisien aux champs. Et cet émouvant décor ne nous y invite-t-il pas ? Il semble que rien n’ait changé ; le puits, la maison, le vieux banc et, par-delà le mur du jardin, le vallonnement des prés ; si nous cherchions bien, nous trouverions peut-être sur la route de Germenay quelque Philippe fuyant la mauvaise humeur de la Demoiselle Honorine, tronc d’arbre qui se déplace. Peut-être découvrions-nous le poulailler désaffecté où, recroquevillé sur lui-même, Poil de Carotte s’habituait au silence et au mépris. Le cycle est bouclé ; l’esprit de l’homme, que l’enfant qu’il avait été a hanté toute sa vie, est venu, souffle léger, reprendre possession de ses champs, de ses bois, de son village nivernais. Jules Renard est rentré à Chitry, il rentré à la Gloriette. Les gens de la terre sont là pour l’accueillir et il nous semble qu’il s’épanouit à nouveau comme un de vieux arbres noueux qu’il a si bien dépeints et en lequel, reprenant le vieux mythe antique, il avait souhaité un jour se métamorphoser. »

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