Philippe Soupault : Lettres. A « Un témoin objectif et décevant »

Publié le par LAURENCE NOYER

Philippe Soupault : Lettres. A « Un témoin objectif et décevant » « Il semble que la littérature de cette époque qu’on croyait trop heureuse, fut assez maltraitée par la critique contemporaine. Si l’on en juge par les témoignages des écrivaines de la fin du XIXème siècle et, pour n’en citer qu’un des plus brillants, J-L Huysmans dont Valéry admirait tant le pessimisme qui ne cessa de l’influencer, cette époque fut décevante et même désespérante. Quand on relit les jérémiades, les diatribes, les accusations de Joris-Karl, contre « ses ignobles » contemporains, ses perpétuelles et géniales exclamations qui se résument par : « Quelle époque ! » On est tenté de croire que ce que nous pensions être l’âge d’or des littérateurs n’était qu’une désolante descente aux enfers. On peut deviner la raison de ce pessimisme grincheux, Huysmans, aussi bien que les peintres impressionnistes, conscients de leur génie, étaient exaspérés, assez mesquinement du prodigieux succès de leurs contemporaines qui flattaient le public bourgeois autant que riche et qui avaient ainsi réussi à conquérir leur faveur et à obtenir de fructueuses commandes. Pour les littérateurs et les musiciens il semble bien  que l’injustice de leurs contemporains soit plus éclatante encore. Une des plus caractéristiques peut-être est celui de Jules Renard dont on vient de publier la correspondance. On se souvient que cet auteur modeste, connu surtout pour une œuvre amère et assez étrange, Poil de Carotte, avait, à la suite de la publication de son Journal intime, connu aux yeux des lettrés, et même du grand public une revanche tardive. Ce modeste, dont le succès fut relatif, avait toute sa vie, plus ou moins secrètement, souffert de la gloire de Rostand (qui fut son ami) de celle de Bataille, de Capus, de Flers et de Cavaillet et même de son cher « frère » Courteline. Il ne comprit jamais la facilité, les flatteries du public, les manœuvres, la publicité à son austérité et à son goût d’une certaine pureté. Sa correspondance nous le montre si dérouté  malgré un certain courage, si étonné de son peu de succès qu’on ne peut éprouver que de la sympathie pour ce scrupuleux écrivain qui était sans doute trop orgueilleux pour se résigner à utiliser les mêmes moyens pour « arriver » que ses chers confrères et amis. Malgré son orgueil il demeura modeste et l’on s’étonne encore de sa joie lorsqu’il entra à l’Académie Goncourt. Il n’en revenait pas. Or il valait certes mieux que la place que lui accordèrent ses contemporains. Dans une certaine mesure, il fut un précurseur. Et toutes choses égales d’ailleurs, on retrouve, notamment dans ses Histoires Naturelles, un avant-goût de la prose poétique de Jean Giraudoux […] Quand on lit la Correspondance de Jules Renard, on est quand même un peu étonné du manque de jugement de ses contemporains et de lui-même. Et l’on ferme le volume en se disant : « Quelle étrange époque !» Le manque de clairvoyance de nos grands-pères et nos pères dépasse l’imagination, ou du moins notre imagination […] Les lettres  de Jules Renard nous apprennent à nous méfier des jugements de nos contemporains. Il est bon qu’un écrivain d’une indubitable probité nous en fasse souvenir. Tristement, amèrement mais fidèlement Jules Renard qui fut toute sa vie Poil de Carotte, l’enfant martyrisé (du moins il le croyait) par sa mère et la haïssait, note soigneusement ses échecs. Ils sont surtout douloureux parce que l’époque de Jules Renard, plus que dans beaucoup d’autres périodes, fut celle où l’on ne tenait compte que du succès immédiat, du succès le plus bas, le succès d’argent, l’époque où l’on se moquait de Mallarmé mais, comme le faisait remarquer Renard, on « divinisait » Edmond Rostand et on le couvrait d’or, alors que Verlaine trouvait difficilement de bonnes âmes pour les taper de cent sous. Mais Renard ne se souciait pas de Verlaine. Il aurait pu le connaître, il l’a même sans doute connu, mais il l’ignora, comme il oublia l’inoubliable Toulouse-Lautrec, son voisin et son contemporain, illustrateur de ce chef-d’œuvre, Histoires Naturelles, ainsi que tous les autres peintres de ce temps qui passe, en 1954, pour la plus éclatante période de l’art français. La correspondance de l’auteur d’Histoires Naturelles est si pauvre de souvenirs qu’elle en devient intéressante : elle témoigne des malentendus de ce qu’on appelle aujourd’hui la belle époque. Et Jules Renard représente désormais, après quelques années de réflexions, le témoin le plus objectif du temps des dupes qui s’acheva par la première catastrophe mondiale, l’époque des illusions perdues, des ambitions déçues, des revanches inutiles, des réputations usurpées, des surenchères… Jules Renard avait rêvé d’écrire une « comédie des erreurs »  et il n’a réussi qu’à nous obliger à réfléchir sur la relativité de la gloire et des jugements de nos contemporains. Ce qui n’est pas si mal après tout. »

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