Carlo Bo : La Stampa, 22 septembre 1960. Le journal de Jules Renard « Une lecture déprimante (traduit de l’italien par Claire Chupin) »

Publié le par LAURENCE NOYER

« C’est avec quelque étonnement que nous voyons entrer dans la collection de la « Pléiade » de Journal de Jules Renard. Il y entre avec un peu d’avance par rapport à des écrivains de son temps plus célèbres tels que Barrès ou Colette et juste après Gide, Valéry ou encore Claudel pour qui, sans aucun doute, la vielle amitié avec l’éditeur Gallimard a beaucoup compté. Laissons de côté les raisons du choix, de l’opportunité de considérer Renard comme une espèce de classique, et tenons-nous en seulement au goût, à la valeur immédiate de la lecture. Dans quel état d’esprit ressortons-nous de cette histoire minutieuse et pointilleuse de 23 ans d’une vie mesquine et bloquée à chaque fois qu’il s’agissait de regarder les choses avec un œil plus libre, sans venin ni ressentiment ? Soyons sincères : on ressort de cette histoire monstrueuse, de précisions inutiles, déprimés et avilis. Le Journal de Renard pourra devenir un modèle d’une certaine époque spirituelle de la France mais il n’atteindra jamais une dimension plus utile parce qu’il n’aide ni à connaitre, ni à interpréter la vie. Renard, dans ses jeunes années rêvait de devenir un classique, mais dans un sens très réduit : en réalité son ambition s’arrêtait à la petite consécration que représentent les anthologies scolaires ! Etre lu et recopié par les enfants des écoles suffisait à le consoler dans les années difficiles de son métier de littéraire. Son souhait fût exaucé et Renard eut moyen de le vérifier après le succès de Poil de Carotte. Cependant, il était assez clairvoyant pour se rendre compte vers la fin de sa vie qu’être classique de cette manière ne comptait pas et que le plus dur restait toujours à faire. Aujourd’hui son dernier représentant, Gilbert Sigaux, pense que Renard peut être sauvé, aux yeux du classicisme, par son Journal. Mais est-ce vrai ? C’est-à-dire, existe-t-il une différence positive et concrète entre celui qui écrit les histoires cruelles de sa propre enfance scarifiée et le photographe méticuleux d’une existence aussi douloureuse et amère ? En même temps, les motivations qui ont poussé Renard à tenir ce Journal ne sont pas claires : Sigaux prend comme stimulateur le bruit suscité par le Journal des Goncourt, mais c’est une indication externe, d’époque. A la base de cette envie d’écrire, il y a plutôt la confusion entre littérature et examen intérieur et entre la chronique et la confession sans pitié pour sa propre impuissance. Dans son Journal, en effet, les deux registres vont de pair : d’un côté la chronique (dans beaucoup de cas décourageante par sa pauvreté) de la vie littéraire avec les rivalités, les petites luttes, et les personnages disparus dans les vapeurs du temps ; et de l’autre, l’examen sans pitié de ses propres ambitions et, à partir d’un certain moment, l’exaspérante litanie de ses désillusions, de ses amertumes et ses peines de cœur. Le lecteur, sans s’en rendre compte et malgré ses bonnes intentions, est amené à établir des comparaisons, à mesures les invocations, les larmes sèches du désespoir avec les mauvaises humeurs et les insatisfactions du petit littéraire qui ne perd pas de vue le succès des autres et sait bien faire les comptes. On dira que c’est justement dans cette complexe administration de la double vérité que l’on voit le signe de l’authenticité des notes de Renard, mais cela n’empêche que l’impression produite sur le lecteur est des plus désolantes et des plus sordides. Renard a usé en littérature (et bien avant encore dans le jeu de l’existence de la pédale de frein, victime (ou par nécessité) de l’utilisation exagérée de la limite. La limite, la conscience de la limite sont toutes les choses qui servent, à condition qu’elles ne deviennent pas seulement des stimulateurs de la réduction et qu’elles paralysent une recherche plus amples et libre de la réalité. Dans Renard cette crainte était tellement forte qu’elle s’est transformée en une forme de masochisme dans laquelle la réalité était toujours une réalité tronquée, mutilée. La peur de s’abandonner, de ne plus savoir maitriser un jeu plus large que l’intelligence, le bloquait et souvent il préférait s’en sortir avec un trait d’esprit, une boutade. Le fait d’être sans pitié avec lui-même lui donnait une espèce de force. Renard se sentait obligé de répondre non. Il préférait apparaitre comme pauvre d’esprit plutôt que d’affronter une déception. Cependant (voici la chose la plus curieuse), un de ses maîtres avoués et idolâtrés a été Victor Hugo : il le voyait comme une espèce de divinité capable de convertir au sens universel tout ce qu’il touchait, fusse la chose la moins haute et noble de notre vie. Il aurait pu tout toucher avec ses acides, Dieu, la mort : tout, mis à part Hugo. Il devait donc y avoir en lui un blocage initial, une espèce d’inhibition qui contredisait mécaniquement les mouvements des impulsions de sa vraie nature. On pourrait l’expliquer avec l’histoire de son enfance, avec le poids qu’on eut sur lui les premières années passées en famille et qu’il a illustré dans son livre le plus célèbre, mais ce serait peut-être un abus de nature littéraire. Limitons-nous donc à dire que Renard a été un esprit privé à la base de la faculté de faire confiance. Non qu’il en ignorait la force vitale, mais il sentait  qu’il ne devait pas en faire usage. Sa morale était le rejet. Cependant, il y avait (sans aucun doute) au fond de sa nature une image d’homme bien différente, un homme qui croyait en la vie, en la poésie et en la beauté, le contraire, en somme, de celui si pointilleusement illustré dans l’énorme catalogue de son Journal. Si nous n’admettons pas cette première présence, nous ne réussirons jamais à donner au livre son entière dignité et nous finirons par donner raison à celui qui a voulu faire de Renard le petit maître de la médiocrité, de la vie entendu comme un sacre du banal et du mesquin. Sous l’épopée grise de la vulgarité, il y a l’histoire d’un cœur humilié, d’une victime et c’est cette histoire-là qu’il faut lire. »

Carlo Bo : La Stampa, 22 septembre 1960. Le journal de Jules Renard « Une lecture déprimante (traduit de l’italien par Claire Chupin) »

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