Léon Guichard : NRF « La bibliothèque idéale », « RENARD » 1961

Publié le par LAURENCE NOYER

« Camille Mauclair : Jules Renard ne parlait pas, mais était toujours aux écoute, pointilleux, susceptible, attentif et méfiant comme un lapin roux, dont il avait le continuel frémissement de bouche et d’oreille.

Ernest La Jeunesse : Un œil qui bouge à peine, qui ne se précipite pas sur les êtres et les objets, qui les attire à lui, lentement, et qui, comme l’œil d’un aveugle d’hier, nie la distance et le relief et fait des choses ce qu’il veut, un œil glacé, pénible, à peine ouvert et pas assez ouvert : œil de crapaud, œil de vautour. Des oreilles qui se dressent pointues, et qui s’écartent, des oreilles insidieuses, pointilleuses comme une balance de précision, qui ne négligent pas les lapsus et les intentions : oreilles de tyran que Denys oublia dans son mur et que La Fontaine cacha dans des oreilles de lièvre. Quelque chose de glacé et de morne, une bouche qui abrite ses coins sous des poils qui remuent comme des moustaches de cochon d’Inde ou de sauterelle et, tout à coup, une ombre qui court sur les joues et s’y joue comme du soleil  sur une feuille de vigne ; c’est de la poésie qui vient : une ligne qui se brise sur le front comme une ligne dans l’eau, c’est une pensée qui marche ; un geste, et c’est du style ; une paupière qui se ferme, et c’est de la bonté ;

Régis Gignoux : Jules Renard avait si cruellement souffert dans sa jeunesse qu’il semblait n’avoir jamais été jeune. L’amertume s’était inscrite sur ses lèvres aux premiers soirs où il avait senti qu’il écrivait Poil de Carotte ; mais ses yeux avaient trop contemplé le ciel et les champs pour être déçus en voyant les hommes. Clairs et droits, ils vous fixaient avec une impressionnante sureté. Lorsqu’on supportait son regard d’honnête homme, on devinait la douceur et la bonté qu’il réservait à ceux-là seuls qu’il jugeait dignes de les découvrir en lui et d’en bénéficier.

Maurice Rostand : Il y avait malgré lui, dans ses yeux, une tendresse qu’on ne pouvait plus oublier quand on l’avait vue ; il y avait en lui du M. Lepic, mais aussi du Poil de Carotte. C’était Alceste assurément, mais un Alceste dont la misanthropie en voulait sans doute à l’humanité de nêtre pas plus humaine. Un Alceste qu’on eut, en fin de compte, comme tous les Alceste, réduit avec si peu de chose ; un peu d’amour, une goutte de succès, un bout de ruban.

Léon Daudet : Il ne semblait à l’aise ni dans son œuvre, ni dans sa peau. Mais qui sait ce qui se passait au juste derrière le haut front bombé et les yeux froids de Jules Renard ? Il n’a livré son secret à personne. Un jour, je découvris avec amusement, dans Renard un anticlérical à la Homais. Il réfutait aigrement le bon Dieu, à l’aide de la chimie, de la physique et même de l’histoire naturelle. Comme je riais, il faillit se fâcher, lui placide, d’ordinaire, et me déclara tout de go qu’il haïssait : 1° les nobles, 2° les curés, 3° les riches, et qu’il voudrait les voir tous à la lanterne. Il racontait qu’il avait eu une jeunesse très malheureuse et qu’il avait beaucoup souffert. Je me suis demandé depuis si sa souffrance ne lui venait pas de la contradiction profonde qui existait entre ses aspirations intellectuelles et ses moyens d’expression, assez courts, s’il ne se piquait pas, et cruellement, à son propre dard. Il aurait voulu, disait-il, quelquefois, être directeur de conscience et chef d’école, d’un grand nombre de jeunes gens. Il faut pour cela une personnalité forte, riche, expansive. Renard était une personnalité pauvre, griffue, sans générosité, et qui s’en rendait compte. Il ne faisait grâce à son plus intime ami ni d’un faux pas ni d’un petit travers, et il supposait toujours chez autrui, la mauvaise pensée. Quel sombre, sombre pessimiste ! Je conclurai en me demandant d’après ses Histoires Naturelles : ‘’était-ce une abeille ou guêpe ? ‘’ J’ai bien peur qu’il ne fût une guêpe

X : Dans son petit cabinet de travail. Il nous attendait, assis à son bureau, en robe de chambre le plus souvent, une couverture sur les genoux, une calotte de soie sur la tête : autour de lui régnait une atmosphère de sagesse, de noblesse, de mépris envers les choses méprisables, de dédain pour la niaiserie, d’indifférence pour les sujets qui n’importent ni à l’honnête homme, ni à l’artiste. Une femme admirable se trouvait là qui l’entourait de soins minutieux, habiles et charmants ; c’était un autre monde, un autre temps. Il avait seulement l’âme un peu sombre, très rigide et très fine. Mais il avait aussi beaucoup d’esprit, du plus redoutable. Eloi mordait au sang, quelquefois. Eloi veillait, Eloi vous regardait de ses yeux fixes et perçant, que la gravure et l’image ont popularisés dans Paris, ces yeux terribles auxquels rien n’échappait. Le crâne légendairement bizarre et bossué d’Eloi. Mais Eloi, dès le lendemain s’effaçait devait un Jules Renard affectueux, sensible, presque paternel, qui tremblait à l’idée de peiner qui que ce fut ; ce Renard là tout le monde ne l’a pas connu. Il n’était pas toujours accessible. Mais ceux qui l’ont senti palpiter et trembler sous l’écorce d’Eloi ne l’oublieront jamais.

Marcel Boulenger : La conscience ! Ah ! c’est ce mot-là dont il faut se servir chaque fois que l’on parlera de Jules Renard. »

Commenter cet article