Maurice Mignon : Le Courrier de la Nièvre, 25 juillet 1960

Publié le par LAURENCE NOYER

« Puisque je vous ai souvent parlé, dans ces allocutions de bienvenue, de Romain Rolland, et de Paul Valéry… me sera-t-il permis de vous entretenir, aujourd’hui, d’un homme de caractère intraitable – ma tête biscornue, disait-il fait péter tous les clichés – qui s’enfermait dans une solitude amère – mon cœur délaissé, comme un as au milieu d’une carte à jouer – vous avez reconnu l’auteur de Poil de Carotte, ce Jules Renard de qui on célèbre le cinquantenaire de la mort, à quarante-six ans empoisonné par son propre fiel. Lucien Descaves termine une de ses « pages d’agenda » dans l’Echo de Paris du 18 mars 1897, par ces mots trop véritables : il a écrit le Vigneron dans sa vigne, c’est lui le vigneron, sa vigne a le phylloxéra, et il le cultive. On vient de représenter, à Nevers, devant le palais Ducal, ce drame pitoyable de l’enfance malheureuse qui rappelle Jules Vallès, et stigmatise à jamais la mère sans entrailles. M. Georges Chamarat a incarné de façon magistrale M. Lepic, père de Poil de Carotte qui domine la pièce par son autorité silencieuse, par son bon sens désabusé, et aussi par son affection pour son enfant déshérité. Fuyant cette famille malheureuse, il se réfugie dans la compagnie des bêtes et de ses frères farouches les paysans, par la chasse et par de longues promenades à travers les prés et les bois de son pays : ainsi fera son fils, Jules Renard, qui tirera le meilleur de son œuvre, je veux dire les Histoires naturelles, de sa campagne. Il ne serait pas malaisé de trouver dans l’œuvre de Jules Renard, sous la mordante ironie et sous le pessimisme désespérant, de précieux enseignements d’art et de morale. Nous travaillons à l’heure actuelle à la restauration du monument de l’écrivain à Chitry, son pays natal que la dernière guerre a dépossédé de son buste, sur le socle où gémit Poil de Carotte, cette fois doublement orphelin…. La sagesse et la mesure  de l’auteur de Pain de ménage et de Ragotte, voilà qui conviendrait admirablement à un auditoire international tel que le vôtre mes chers amis, si cette brève allocution me donnait le loisir d’insister, mais Jules Renard est là qui veille ; « Dans toute littérature, note-t-il dans son Journal le 6 novembre 1898, on peut dire que c’est trop long » à plus forte raison de tout discours. Mais avant de terminer, je veux pour me justifier, vous laisser sous l’impression de quelques-unes de ses pensées, dignes de La Bruyère, ou même de Pascal ; d’abord que la morale est à la base de la vie … ensuite, qu’on doit savoir limiter sa liberté à celle des autres… Enfin cette pensée que l’homme grandit en noblesse » non pas pour avoir trouvé mais pour avoir cherché. C’est pour savourer ces joies d’intelligence, que vous êtes venus ici, mes chers amis, vos maîtres s’efforceront de vous rendre vos études agréables. »

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