Paul Minot : La plaque, rue du Rocher 1961

Publié le par LAURENCE NOYER

Paul Minot : La plaque, rue du Rocher 1961 « Ai-je besoin de vous dire, Mesdames et Messieurs, que nous avons donné son nom à notre nouveau lycée et que je suis heureux que M.Gerbod, préfet de la Nièvre et mon ami Durbet, député de Nevers et beaucoup de Nivernais soient prés de moi aujourd’hui pour honorer sa mémoire. Jules Renard était comme moi, comme beaucoup d’entre nous, un Nivernais de Paris, un déraciné. Je ne pense pas qu’il ait beaucoup apprécié le roman de Barrès car les deux esprits n’étaient pas de la même famille, mais qui sait si ce n’est pas en partie au déracinement de Renard que nous devons cette maitrise de son émotion, cette sorte de timidité devant la feuille blanche, cette quête incessante de l’expression juste, en un mot, cette incomparable prose qui ouvre à peine ses ailes, mais qui est toute frémissante de chaleur et de vie. Qui sait si, lorsque le printemps venu, il quittait les gens de lettres de Paris, les coulisses de théâtres, les salles de rédaction, il ne retrouvait pas à Chitry, dans les contacts avec ceux qu’il a appelés « nos frères farouches », l’heureux contraste qui l’a empêché, ici comme là, de s’abandonner à la carrière facile d’un auteur parisien ou d’un conteur rustique. A vrai dire, Jules Renard n’a été ni l’un ni l’autre. Il a été à part : la critique est incapable de la classer et, si elle s’efforce de rechercher un point commun entre l’auteur de Ragotte et celui du Plaisir de rompre, elle ne peut le trouver que dans une psychologie incisive, rarement en défaut et servie par une des langues les plus personnelles qui soient. Jules Renard, qui était dans la vie un petit bourgeois avec ses petites supériorités, ses petites jalousies, ses rengorgements et ses dépits, a eu le double don de la sincérité et du style. La déclaration liminaire des Essais de Montaigne, « c’est yci, lecteur, un livre de bonne foy » ne convient-elle pas plus qu’à tout autre ouvrage à ce journal dont les phrases toutes en muscles, sans graisse ni tissu conjonctif, sont celles d’un prosateur qui passa peut-être pour sec, mais qui était au fond, selon sa propre expression, un réaliste que gênait la réalité. Renard n’a été dupe ni des autres ni de lui-même. Il n’a pris à son temps, à sa province, à Paris qui les sources d’inspiration les plus simples, les plus directes. Et tout cela, il l’a transfiguré par la magie d’un style incomparable pour en faire une œuvre qui dépasse son époque et prend, de lustre en lustre, cette patine, cette solidité qui reste à travers les changements de l’histoire et l’évolution du goût la marque des classiques. Après tout, celui qui a écrit cette phrase : « Ah, faire des choses que les petits enfants copieront sur des cahiers ! » n’a-t-il pas atteint son but ? Aujourd’hui, Jules Renard a retrouvé dans son Chitry, dont il fut un maire diligent, son buste qu’il l’aurait flatté. L’an dernier, nous l’avons inauguré, face à la Gloriette, dans  ce décor émouvant où rien n’a changé, le puits, la maison, le vieux banc, et par-delà le mur du jardin, le vallonnement des prés coupés de buchures comme on dit chez nous. Il ne nous fallait pas beaucoup d’imagination pour retrouver sur la route de Germenay le jardinier Philippe fuyant la mauvaise humeur d’Honorine, la demoiselle et nous découvrions le poulailler désaffecté, où, recroquevillé sur lui-même, Poil de Carotte s’habituait au silence et au mépris. Le cycle est bouclé. L’esprit de l’homme, que l’enfant qu’il avait été a hanté toute sa vie, reprenait possession de ses champs, de ses bois, de son village nivernais. Jules Renard était revenu à Chitry, il était revenu à la Gloriette. Aujourd’hui, c’est à Paris, sur lequel il a jeté pendant vingt-deux ans un regard si aigu, que nous l’évoquons, mais les gens de sa terre sont aussi là pour l’accueillir et, puisque la gloire, comme l’a dit Balzac, est le soleil des morts, il nous semble qu’il s’épanouit à nouveau comme un de ces vieux arbres noueux qu’il  a si bien dépeints, et, en lequel, reprenant le vieux mythe antique, il avait souhaité un jour se transformer. »

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