Annette Vaillant : Mercure de France « Le pain polka » (livre) 1974

Publié le par LAURENCE NOYER

« p18 : Juste en face de chez nous, rue du Rocher, demeurent les Jules Renard, au 44. La maison, détruite lors est petite et blanche. Il faut monter trois marches pour atteindre la porte noire agrémentée d’un gros anneau. Sa poitrine ballante dans un caraco toujours à demi-entrouvert pour donner le sein, la concierge est collée à la fenêtre, un poupon dans les bras. La loge est bourrée d’enfants braillards. Il faudra chaque fois passer vite : ces petits mal mouchés ont toujours la varicelle ou la coqueluche. L’escalier sombre, tendu de toile de chanvre, sent la cave. Les commodités se trouvent à mi-étage. Si j’éprouve un petit besoin pendant la visite, ce n’est pas là que Baïe me conduira. Mais dans le cabinet de toilette ménagé entre deux pièces de l’appartement. Brocs et seaux, et le petit pot sont dissimulés sous la table juponnée où trône une cuvette à fleurs. Baïe Renard est une jeune fille blonde de figure un peu bovine, mais très vive, très gaie. Elle porte un tablier à bretelles sur sa robe de laine à carreaux. Dans le bureau de Jules Renard, qui donne sur la rue pavée de bois, il n’y a pas de tableaux, mais quelques gravures, des Poil de Carotte. Cadeau artistique des Rostand, la chauve-souris des Histoires naturelles, en métal martelé, son ventre en verre rebondi, est appliquée au papier-tenture. De l’autre côté de l’entrée principale, une salle à manger carrée. Sur le tapis vert de la table qui prend toute la place, un cygne en porcelaine blanche, jardinière vide. La fenêtre nue offre l’horizon du quartier de l’Europe, de ses départs. Dans cette vieille maison du Paris d’autrefois, maison qui avait été la dot bourgeoise de Marinette, je suis retournée bien des fois. Madame Renard est grande, d’une beauté toute simple, avec des gestes posés, lents comme sa voix ; une grosseur ovale épaissira au cours des années son cou lisse. La vie de Marinette Renard, méticuleuse dans l’entretien de son ménage modeste, comme l’est Jules Renard cherchant la phrase dépouillée, le mot juste, cette vie est dédiée à son mari, à ses enfants – Fantec et Baïe – à ce logement qu’elle astique, à la cuisine qu’elle mijote avec bonheur pour un époux bien aimé, difficile, qui ne saurait en accepter aucune autre. Au printemps de ma troisième année, mes parents invités à la « Gloriette », à Chaumot, m’y avaient emmenée avec eux. Je ne me souviens plus guère de la Gloriette, mais je me revois dans la maisonnette de Simon, le jardinier. Une photo prise par mon père m’aide à retrouver Fantec, très maigre en chandail, sur un banc où nous sommes tous assis, maman et moi avec Baïe, Jules Renard en grand chapeau serrant contre lui Marinette.

P.59 : Les Jules Renard sont venus déjeuner en famille. Fantec commence sa médecine. On a servi un rosbif saignant. En le voyant Fantec est devenu pale, il a fallu l’étendre.

P.119 : Monsieur Goumy, était agent de location et marchand de journaux à Villerville, c’est par son entremise que mon père avait loué, pour Mme Renard et Baïe, un petit logement à Criqueboeuf. Elles ne portaient pas le deuil, ce qui scandalisait Louisa. Marinette et sa fille ne venaient jamais aux « Pavillons » dans la crainte de rencontrer du monde. Elles nous accueillaient papa et moi, avec beaucoup d’amitié, mais le visage de Marinette restait figé par le chagrin. J’entendais dire que le gouvernement allait « donner un bureau de tabac » à Mme Renard. Cela m’étonnait beaucoup. Je ne pouvais l’imaginer vendant des timbres poste au comptoir. »

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