Bertrand Poirot-Delpech : Le Monde, 21 mars 1964 « La Maîtresse »

Publié le par LAURENCE NOYER

« On espérait que cette soirée réhabiliterait le théâtre ‘’fin de siècle’’, dont des reprises vieillottes d’Ibsen et de Strindberg viennent de montrer les rides. Il n’en est rien. Il est vrai que le spectacle porte abusivement la signature de Jules Renard. Sauf erreur, la Maitresse est un roman. Que l’auteur se soit inspiré du livre dans le Plaisir de Rompre ne donnait aucunement le droit de transposer la première en son nom. Il avait ses raisons et il était libre, d’une liberté qui ne s’hérite pas. Parler de ‘’pièce’’ de Renard, de ‘’création’’, et pour un peu de découverte, témoigne d’une audace qui frôle l’escroquerie. Placer ce larcin sous le signe de la psychologie jugienne et de Joyce ne fait qu’ajouter à la désinvolture une inquiétante prétention. Toute honte bue, il fallait bien peu de bon sens, enfin pour croire qu’un tel ‘’tripatouillage’’ pourrait ressembler à un vaudeville ou même à son contraire, comme il est annoncé gravement. Jules Renard savait ce qu’il faisait en choisissant pour la scène la fin de son récit de préférence au début. Ramassés dans le temps et dans l’espace, les adieux de Blanche et de Maurice résument toute leur idylle et forment dans le livre un dialogue prêt, pour le théâtre, au lieu que les rencontres au bois sou sous les toits exigent l’étirement romanesque et la présence secrète du conteur. Perdues au milieu d’un découpage arbitraire, sottement soulignées par des comparses, les notations attendries ou amères de l’original perdent toute vie, tout charme. L’amour à demi-mot devient trivial, les disputes exquises s’affadissent, la si spirituelle lettre de rupture se change en interminable citation ! Du Feydeau dilué en pontifiant ! Pour en venir là, il faut vraiment aimer Jules Renard et la comédie ! »

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