Claude Gagnière : France Loisirs « Tout sur tout » 1er juin 1988

Publié le par LAURENCE NOYER

« Tout le monde ne peut pas être orphelin. Cette phrase horrible, venue spontanément aux lèvres de Poil de Carotte, résume tout le malheur des enfants mal aimés. Ce garçon intelligent, sensible, détesté par une mère qui parle trop et aimé en silence par un père craintif et renfermé, Poil de Carotte, c’est Jules Renard lui-même. Il était le quatrième enfant d’un ménage mal assortie et marqué par le malheur. Les époux Renard – qui servirent de modèle à M et Mme Lepic – avaient subi un terrible choc : Amélie, leur première petite fille née en 1856 était morte à l’âge de deux ans. François Renard, le père, bouleversé par ce deuil, avait songé à se tuer. Depuis, rien n’était plus pareil et le couple vivait dans une réserve proche de l’indifférence. Pourtant, deux autres enfants naquirent : Amélie, deuxième du nom, et Maurice. C’est dans une ambiance de rancœur partagée et de haine recuite que, le 22 février 1864, le petit Jules fit son entrée dans le monde. A peine la mère eût-elle aperçu la chevelure blond-roux du bébé quelle le baptisa « poil de carotte ». L’enfant, pour elle, n’eut jamais d’autre nom. Pour se venger de sa maladresse de son mari, responsable de cette maternité non désirée, la mère reporta toute sa tendresse sur ses deux ainés, confondant dans une même haine le père et son dernier fils. Soucieux d’éviter les foudres de la mégère, François Renard se mure dans le silence. Désormais, il se borne à écrire sur une ardoise les rares mots qu’il veut communiquer à sa femme. C’est dans ce foyer sans amour, dans cette atmosphère irrespirable, que va grandir le petit Jules Renard. Comment l’écrivain qu’il devint n’aurait-il pas été  à jamais par tant d’agressivité latente, tant de haines injustes ? »

Commenter cet article