G. Perros, « Jules Renard », in Papiers collés II, Gallimard, Paris, 1973

Publié le par LAURENCE NOYER

« L’enfance de Jules Renard, c’est un grand silence roux, une fuite à rebours vers les endroits les plus sensibles de l’accablante solitude qui prend tout individu au sortir même des premiers balbutiements. Il donnera toute sa vie l’impression d’avoir été frustré, dès l’abord, dans l’exploration « caressante » de son corps. En friche. Cadet de trois enfants, il se trouve tout de suite coincé entre deux êtres profondément malheureux, on pourrait dire comme les pierres, et irréductibles comme elles : ses parents. Là, dans son immobilité végétale, Renard se noue, s’étrangle, isolant autan qu’il est possible son âme, d’une maigreur hivernale, dont il parviendra à tirer l’élément nécessaire à la justification de sa seule passion – réduit, région, île où pouvoir respirer, fût-ce quasiment dans l’ankylose – la littérature. C’est au mot qu’il demandera la transfusion d’un sang plus vif, c’est le tunnel du langage qu’il empruntera volontairement. Mais dans ce tunnel, quoi qu’il fasse, il ne percevra jamais que le même petit point, la même petite paillette de lumière. Il y fixera son œil comme un fou, et décrira sans lassitude tout ce qui traversera ce rayon de soleil. Hommes, bêtes, arbres, passeront par là. C’est au moyen du mot-filet qu’il en prélèvera la substance « renardienne », très proche d’un essentiel qui serait le silence : très loin de ce qui meut comme amoureusement ce même silence : la poésie. A dix-sept ans, il quitte Chitry-les-mines, vient à Paris, prépare l’Ecole normale supérieure, y renonce, prend le parti de la littérature, écrit des vers. Les Roses, qu’il va lire dans les salons. Interrompu dans ces charmantes vanités par le service militaire, qu’il fait à Bourges. De retour à Paris, il cherche un emploi, en trouve plusieurs, très modestes. C’est la misère. Il écrit Les Cloportes, qu’il ne publiera pas, et se maris en 1888, avec Marie Morneau. Installation dans la maison de sa femme, rue du Rocher. Deux enfants naissent qu’il appelle plaisamment Fantec et Baïe. Période de production : l’Ecornifleur, Poil de Carotte, Le Vigneron dans sa vigne, Histoires naturelles… Il fréquente Capus, Allais, Lucien Guitry, Sarah Bernhardt. Tâte à Mallarmé. Se pâme et s’irrite devant Edmond Rostand. Chante et siffle les louanges de Victor Hugo. Se fait des petites misères : Jules Renard, ce Maupassant de poche…. On dira de lui qu’il était le premier des petits écrivains. Accumule les proverbes à ras de terre, avec lesquels il bourre, jusqu’à l’indigestion, ce qui deviendra son Journal, note prélève, s’ausculte, se visite, pas en touriste – il est le contraire d’un touriste – mais en licencié es introspection ; énorme insecte qui pince sans rire, utilisant une langue acide par l’intermédiaire de laquelle la pensée s’égoutte difficilement. Il fait la navette entre Paris et Chaumot, où il a loué la « Gloriette ». Conseiller municipal. Il se permet la Légion d’honneur. S’en raille doucement, comme une taupe revenue de tout. En 1904, il est élu maire de Chitry. En 1907, à l’Académie Goncourt. On dirait presque qu’il a réussi. Il n’en est rien. Il se découvre une âme vaguement sociale. « Ce qui m’amuse, c’est d’écrire pour rien de petits articles moraux dans un petit journal de la Nièvre » « On est maire ou on ne l’est pas ». En 1897, son père s’est tué. En 1909, sa mère se noie dans un puits. On ne saura jamais s’il y eut suicide. Enfin le 22 mai 1910, après bien des alarmes, il meurt, atteint d’artériosclérose. Poète, il aura, toute sa vie, rêvé de l’être, et l’élément pathétique de son œuvre, de son espèce d’aventure, vient de ce conflit acharné qui le mit aux prises avec tout ce que le langage charrie d’éthique, dans un dégorgement sans pitié de tout ce qui n’est pas ce langage, sans que jamais cette lutte provoque la moindre basculade, le renversement souhaité de l’autre côté. Renard est exemplaire, pour cette raison, la moins paradoxale qui soit ; il se trouve posté très exactement à l’envers d’un endroit où règne en maître le mystère absolu, et grâce à sa minutie, à sa rigueur, à son genre de sainteté, il arrive à donner de cet endroit une idée très nette, idée-tableau, idée qu’assument, en en perturbant l’essence magique, les poètes majeurs. Il regarde la nature comme un muet regarde un bavard, avec surprise et jalousie. Il y a quelque chose de « méchant », de frénétique, dans les livres de Renard. C’est la méchanceté, la furie, de quelqu’un qui voudrait enchanter le monde, et ne parvient qu’à l’interpréter, à fleur d’une peau tannée. Alors, ce défi, qui est un vœu : « Et j’aurai une casquette avec ces mots en lettres d’or : Interprète de la nature ». Il va très loin dans ce sens (Ravel l’a admirablement compris). Il frôle le fou rire, qui est de la nature dépliée. Puis les branches se recroquevillent, le souffle se perd dans la glace initiale ; c’est le rictus, le papier collé du regard. Toute son œuvre respire à peine, toujours à deux doigts du figement, de la paralysie. Mais c’est bien dans cet infime jeu entre la chair de l’être et l’os du cadavre qu’elle trouve son chant tragique et du coup, échappe à son homme. On pense à Tchékhov, sans la steppe de tendresse, sans le génie de l’ennui, qui permet une figuration. Renard, c’est peut-être ce qu’il y a de plus rare en littérature, et ailleurs : le talent. »

Commenter cet article