Geneviève Brissac : Le Monde, 15 juin 1984 « Une visite chez Jules Renard »

Publié le par LAURENCE NOYER

« En1866, François Renard s’établit, avec ses trois enfants et sa femme, à Chitry-les-Mines, dans la Nièvre. Le plus petit a deux ans, il s’appelle Jules. Les personnage de Poil de Carotte sont en place. « En somme, qu’est ce que je dois à ma famille ? Ingrat, des romans tout faits. » note Jules Renard dans son Journal le 17 décembre 1891. La Nièvre est peut-être ce pays où passent les plus beaux nuages qu’il invoque quelque part. Renard lui restera toujours fidèle. C’est sans doute d’y avoir été plutôt malheureux. On peut croire Poil de Carotte. L’homme qui « écrit une littérature rousse », se plaint en effet d’avoir trop mis dans ses livres, de n’être plus à trente ans qu’un os rongé. Chez lui, le nez creusé en taupinière, qui marche si mal qu’on le croit bossu et qui paraît toujours sale, avec au cou une crasse bleue comme s’il portait un collier. Bon, il exagère. Dans le cadre rassurant de cette certitude, sa laideur : « Au premier sourire de n’importe quelle femme, je serais perdu. Heureusement, je suis laid. Elles ont un peu peur et aucune ne m’a écrit. » Bizarre. Insaisissable comme lui qui écrit une littérature de furet. Car Rachilde qui s’y connaît dit que Renard est des plus jolis hommes de Paris… Ce paysan, toujours attiré vers la Nièvre comme par un insécable cordon ombilical, est devenu par relations, par entêtement, par chance aussi, un Parisien du Tout Paris, apprécié dans les salons, dans les théâtres, chez les peintres, ses amis. C’est arrivé vite, dès 1888, même si Renard connaît des fins de mois difficiles. Comme il dit : « On a toujours un roulement d’amis suffisant. » Il y a Tristan Bernard, « une petite tête d’enfant chaude comme une pomme de terre en robe de chambre ». Marcel Schwob, dont Renard aime la subtilité, la solitude et avec lequel il partage l’idée qu’il ne reste qu’une chose à faire : bien écrire. Il y a Courteline, qui lui dit : « Ne vous amertumez pas Renard » et puis Alphonse Allais, Edmond Rostand, Claudel, et les faux amis, les fidèles et ceux qui « donnent des conseils comme on donne des coups de poing » Renard mène une vie mondaine et rangée, faite de soirées au théâtre, d’articles qu’il publie un peu partout. De l’agitation, et puis du calme, avec Marinette, qu’il a épousée en 1888, avec Fantec et Baïe deux enfants qu’il décrit comme rarement on voit un écrivain faire dans son Journal. Le 1er Janvier 1895, Jules Renard fait le bilan. Poil de Carotte paru l’année précédente a connu un grand succès, l’Ecornifleur a été accueilli chaleureusement en 1892. Tout va plutôt bien. Lui, il trouve que tout va mal. « Trop demandé à mes amis hypocritement des éloges de Poil de Carotte… Trop méprisé l’avis d’autrui dans les questions graves… » Trop lucide, sans aucun doute. Il ajoute, perfide : « Je me frappe la poitrine, et à la fin, je me dis « Entrez » et je me reçois très bien, déjà pardonné ». Ou : jamais pardonné, de n’être qu’un Maupassant de poche, de ne jamais égalé Hugo, le seul admirable, d’être né noué, de n’être bon à rien, d’adorer les honneurs, d’avoir de si méchants regards. En 1897, François Renard se suicide. L’année d’après Jules Renard écrit : « oh, oh, je suis déjà presque aussi vieux que mon père qui est mort ». Il n’a que trente-quatre ans. Il en vivra douze de plus. Il pense à la mort tout le temps, comme on torture une mèche de cheveux, en n’y pensant pas vraiment. Autrefois, il notait : « Que de gens ont voulu se suicider et se sont contenté de déchirer leur photographie » il se disait : « tu passeras ta vie à crever ta coquille » En 1898, il la crève un peu plus en s’engageant, dreyfusard convaincu, pour Zola, que l’on condamne. Quand il mourut en 1910, Renard avait échoué dans toutes ses tentatives pour se sécher le cœur et l’âme, pour se faire une armure de mots en lame de couteau. Le Journal, un des plus beaux livres pour dire l’humain trop humain témoigne de cet échec, de cette réussite. »

 

 

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