José Cabanis : Le Monde, 12 février 1971« Une musique aigrelette sous un crâne rond »

Publié le par LAURENCE NOYER

« Jules Renard n’est pas seulement, comme on pourrait le penser, l’auteur de Poil de Carotte et du Journal. Ses œuvres d’imagination formeront deux volumes de la Pléiade, dont voici le premier de quelque mille pages. Peu d’écrivains pourtant semblaient avoir le souffle aussi court. Le visage, rustique, la moustache villageoise, le nom même de Renard, me font penser au facteur Cheval, qui réalisa lui aussi, un monument d’assez belle taille, en amassant des petits cailloux. Léon Daudet prétend que Barrès, si on lui parlait de Jules Renard, disait : « Laissez-moi tranquille avec ce jardinier » Jardins de banlieues, rocailles où la mer bleue est grande comme la main, plates-bandes bordées de galets, petites gens, petits drames, bouts de dialogues, maigres entreprises, tel est bien le monde de Jules Renard où tout est courtes phrases, traits, observations fines, détails choisis. On a rarement, avec tant d’exactitude ménagé ses effets, à condition qu’ils soient minuscules. « Le talent disait-il, ce n’est pas d’écrire une page, c’est d’en écrire trois cent… En littérature, il n’a que les bœufs. Les génies sont les plus gros » Le pensait-il ? C’est vraisemblable, car je relève encore ce mot : « Que le génie me donne un coup, dût-il me casser la tête. » Ce coup ne lui fut pas donné, il garda la tête froide et intacte. Il se montre lui-même à l’affût de son esprit, la plume haute, prêt à piquer la moindre idée qui peut en sortir, s’en défiait et n’en défiait et n’en exprimait aucun, et n’en sortit que goutte à goutte. La poésie, s’il lui arrivait de sourdre, ce n’était jamais qu’une mince pellicule brillante comme ce givre qui argente un brin d’herbe ; qu’on n’y touche pas, il n’en resterait rien. Quant aux sentiments, Jules Renard si ce n’est peut-être une certaine compassion pour tout ce qui vit et est voué, comme vous, comme moi, comme lui, à un destin dérisoire. « Rappelons-nous, dit-il, que ce monde n’a pas de sens ». Cet homme au visage épais était intelligent et perspicace, et savait décortiquer, analyser, réduire un personnage à une mécanique sommaire. Il appelle cela « mettre les choses au point » En redingote et chapeau rond, ou manches de chemises et bretelles, Jules Renard jette autour de lui un regard qui voit bien, mais ne dépasse pas l’enclos de l’ancienne maison de curé, dite « la Gloriette », dont il a fait sa demeure. Au-delà, tout lui échappe. « Nietzsche ? Ce que j’en pense ? C’est qu’il a bien des lettres inutiles dans son nom. » Plus inutile encore, ne pas laisser perdre de pareilles pauvretés. Tout ce qu’il abordait était ainsi réduit à ce même niveau, le sien, homme et bêtes confondus, avec pourtant une préférence pour les bêtes, qui y gagnent en pittoresque, mais toujours extérieur et un peu décevant. On reconnaît le disciple de Maupassant, fournisseur habituel, lui aussi de dictées pour certificat d’études. Dans le bestiaire de Jules Renard, pas de grands oiseaux, mais « de toutes petites perruches », qui sont « comme des épingles de cravates qui chantent ». Son corbeau, on le devine, « revient de l’enterrement », sa pie n’est qu’en « demi-deuil », et l’hirondelle porte « un petit pantalon blanc ». Les chevaux disent bonsoir de la queue, au soleil qui se couche… Cet homme qui vit six mois par an à la campagne, et visite volontiers à Paris le Jardin d’acclimatation, voit toujours la nature comme si elle était enfermée dans la vitrine d’un grand magasin à l’époque des fêtes : des automates articulés font les mêmes  gestes, bien trouvés, mais terriblement saccadés. La voix profonde des forêts, le mystère des sources, n’ont pas leur place ici. On y apercevra peut-être un ruisseau, mais avec toujours une bouteille de vin à rafraichir, et sur ses bords, « cousin Jules », ceinture abandonné fait la sieste. « Qui n’entend qu’une cloche, rappelait-il, n’entend qu’un son » pour ajouter : « C’est une pensée de melon ». Il n’y a qu’une musique aigrelette sous ce crâne rond. »

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