Eric Ollivier : Le Figaro, 24 aout 1995 « Jules Renard : une mine inépuisable »

Publié le par LAURENCE NOYER

Eric Ollivier : Le Figaro, 24 aout 1995 « Jules Renard : une mine inépuisable » « On ne trouvait plus le Journal de Jules Renard (un éditeur m’avait prêté, il y 25 vingt ans, un exemplaire que je lui avais rendu pour ses archives). On citait ses mots, ses formules déconcertantes et taquines. Ce livre va permettre de retrouver l’esprit de l’auteur, mais en morceaux choisis. Il est vrai que le Journal intégral a beaucoup de tunnels. Ici, on a des échantillons parmi les plus représentatifs, pour la pensée d’un auteur inclassable. Le roman de Renard, c’est celui du rat des villes et du rat des champs. Quand il est dans l’un de ses deux lieux de prédilection, il voudrait être dans l’autre. Et cela apparait aisément dans ce qu’il écrit, tout en gardant un œil ouvert, et constant d’humanité, sur ses semblables et sur la nature. Le livre de poche vient de publier, de son côté, les Histoires naturelles. On peut lire ces deux œuvres ensemble, elles se complètent, se recoupent, et aident à cerner cet écrivain mort très jeune, chez lequel se disputaient l’attendrissement et la causticité ( qui ne sont, peut-être , que les deux faces de la sensibilité). Renard, c’est vrai, parle avec plus d’indulgence des animaux que de ses semblables, mais il les aime, au fond, également, sinon, pourquoi consacrerait-il tant d’attention aux humains qu’il malmène ? L’agrément, toujours vient de cette légèreté d’écriture (rien à voir avec la frivolité ; qui n’est pas une tare, mais qui n’est pas son cas). Avoir entre les mains les livres d’un bel écrivain français est un réel plaisir. Ce qu’il dit de l’écrivain, d’ailleurs est révélateur. « l’accent circonflexe est l’hirondelle de l’écriture » (n’est ce pas charmant ?) J’ai fait le calcul : la littérature peut nourrir un pinson, un moineau » ( nous n’avons guère progressé en un siècle dans l’ordre de la sécurité sociale). Il lui suffit de lire une page de Saint-Simon ou de Flaubert pour rougir (les vrais écrivains ont cette humilité). « La clarté est la politesse de l’homme de lettres » (avis aux jargonneurs et autres cuistres brumeux, dont on trouve l’écho dans le « Bloc notes » de François Mauriac : « Le naturel, chez les gens de lettres, est la chose du monde la moins répandue », « un mauvais style, c’est une pensée imparfaite ». Il est tourmenté par la phrase. Un jour viendra où il n’osera plus écrire un seul mot. « Zola n’écrit pas une phrase, dit Claudel, mais une page. Là, il provoque, soudain, notre désaccord, aisi qu’à propos d’Oscar Wilde, au moment de son procès : Il veut bien signer la pétition en faveur de l’écrivain irlandais, à condition qu’il s’engage à ne plus écrire. Aujourd’hui, nous persistons à penser que les œuvres de Wilde, baroque insulaire, appartiennent à la grande littérature. Mais Renard a le droit de préférer  la rigueur des classiques. Quant aux fortes formules, de portée générales, on a l’embarras du choix ( et c’est fort précieux, ces munitions qui permettent d’orner nos phrases en le citant) « L’amitié peut se passer longtemps de preuves, à la différence de l’amour. Sa malice est toujours plaisante. Il voit en Léon Blum un jeune homme imberbe qui, « d’une voix de fillette, peut réciter, durant deux heures d’horloge du Pascal, du La Bruyère, du Saint-Evremond » Il déplore de n’avoir jamais loupé un train auquel il soit arrivé un accident. Il a des prémonitions, qui frappent aujourd’hui : « Bientôt le cheval sera sur la terre quelque chose d’aussi étrange qu’une girafe » A l’automobile, il faut une poule tous les cinquante kilomètres » Et puis il photographie son époque, et cela la relègue au Moyen-Age :  des paysans se promènent dans des voitures à trois roues, traînées par des chiens (aïe, aïe, aïe Mme Bardot). Regardez ce portrait : « Claudel, (jeune) a la tête de son livre, une tête d’or, des traits burinés au charbon » et cette confidence, pour conclure ce moment délicieux de glaneur : « Je suis un réaliste qui gêne la réalité » Echo à la phrase d’Eliott : l’homme ne peut pas supporter trop de réalité. La mine Renard est inépuisable. »

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