Pierre-Robert Leclercq : Le Monde, 3 septembre 2004 : « En glanant chez Jules Renard « Promenades au cœur d’une œuvre multiforme et déroutante »

Publié le par LAURENCE NOYER

Pierre-Robert Leclercq : Le Monde, 3 septembre 2004 : « En glanant chez Jules Renard « Promenades au cœur d’une œuvre multiforme et déroutante » « En 1925, soit quinze ans après la mort de Jules Renard, paraissent, aux éditions Bernouard, les deux premiers des cinq volumes du Journal. L’œuvre n’a qu’un de ces succès dits d’estime. Sans doute parce que, multiforme, elle déroute. Des critiques littéraires avec souvent leur goutte de vitriol ; des portraits de célébrités qui, selon l’humeur et le goût du peintre, sont flatteurs ou cruels ; des autoportraits où il laisse entrevoir ses faiblesses ; ici résonne le pessimisme d’un aphorisme qu’eut apprécié Schopenhauer, là brille une boutade à rendre jaloux Alphonse Allais ; ici l’on pense aux Choses vues d’Hugo, là au dictionnaire des idées reçues de Flaubert. Des notes très personnelles – une maladie, une annonce de Poil de Carotte, la dureté à assurer le pain quotidien – et partout l’obsession de l’écriture, de la phrase à ciseler au maximum de la précision. « Le mot juste ! le mot juste ! Quelle économie de papier le jour où la loi obligera les écrivains à ne se servir que du mot juste »Il est aussi, ce Journal, un document sur les années qui achèvent le XIXème siècle, celles de Barrès et de Jaurès, de Zola et de Drumont, une époque qu’il appelle d’ailleurs « ce temps de Dreyfus », à la fois de fureur antisémite et annonciateur de 14-18. Comme d’un musée trop vaste et trop riche, il faut visiter le monument qu’est le Journal s sans y donner ans en suivre l’ordre des jours. Les pépites de Renard se glanent tantôt ici, tantôt là. Avec des extraits, exercice à double tranchant, où il ampute l’œuvre, où il incite qui l’ignore à le découvrir, Claude Barousse nous propose ses propres glanes, thèmes par thèmes, avec des entrées de dictionnaire, une idée qu’avait eue Renard sans y donner suite. Moments de poésie : Cela peut être utile aux chasseurs de citations, s’ils se réfèrent ensuite à l’original, quelques-unes étant incomplètes. Ainsi au 9 janvier 1896, de l’extraordinaire évocation de l’enterrement de Verlaine, au 20 mai 1899, de la rencontre de Renard et de Blum, au 5 mai 1901 d’une belle pensée sur Balzac au 23 février 1910 de réflexions brèves et fortes sur la mort ; mais on saurait gré à Barousse même de ces coupures si elles portaient ses lecteurs à les compléter. Il « soigne ses étroitesses, bichonne son égoïsme, et frise au petit fer sa calvitie ». On dirait un portrait signé Renard – George Sand, « la vache normande de la littérature », Claudel, « sent le prêtre rageur et de sang âcre », mais c’est là, signé Gide, un portrait de Renard. S’il a sa part de vérité il y manque la tendresse et l’émotion dont le caustique et parfois injuste auteur de Journal savait aussi orner son œuvre, et particulièrement dans les quatre-vingt-onze croquis des Histoires naturelles. De la dinde qui « se pavane au milieu de la cour, comme si elle vivait sous l’Ancien Régime » à la pomme de terre qui confie à ses voisins et voisines du jardin « Je crois que je viens de faire mes petits », l’amour qu’il avait de tout ce qui vit – et n’est pas l’homme ! – se retrouve dans ces textes courts, à glaner, eux aussi, pour un moment de poésie aux résonances franciscaines »

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